Des logements incendiés délibérément : 30 000 de sans-abris

Il faut que l’État de Lagos prenne immédiatement des mesures afin de reloger les 30 000 personnes qui se sont retrouvées sans abri lorsque leurs logements ont été incendiés délibérément dans le quartier d’Otodo Gbame, à Lekki (État de Lagos), alors même qu’une injonction suspendant les démolitions avait été prononcée, a déclaré Amnesty International le 11 novembre 2016.

On ignore qui a déclenché le premier incendie le mercredi 9 novembre au matin. Toutefois, des témoins ont rapporté à l’organisation que les policiers présents n’étaient pas intervenus pour éteindre le feu. Ceux-ci les avaient même chassés lorsqu’ils avaient tenté de le faire. L’incendie s’est terminé dans l’après-midi ; des policiers et une équipe de démolition sont revenus dans la nuit avec un bulldozer. Selon des témoins, les policiers ont alors provoqué un nouvel incendie afin d’expulser de force des milliers de personnes. À aucun moment les pompiers n’ont été vus sur les lieux.

« Les milliers d’habitants d’Otodo Gbame ont assisté avec effroi à la destruction de leurs logements et de leurs biens en l’espace d’une nuit, qui les a fait basculer dans l’incertitude quant à leur avenir. Cela est d’autant plus choquant que, lundi [7 novembre], ils avaient obtenu une injonction empêchant l’État de Lagos de procéder à la démolition des quartiers informels situés en bordure des voies d’eau ; les autorités responsables ont donc violé la loi de façon manifeste, a déclaré Morayo Adebayo, spécialiste du Nigeria à Amnesty International.

« Nous appelons l’État de Lagos à créer immédiatement une commission qui sera chargée d’enquêter sur les faits révoltants qui se sont déroulés à Otodo Gbame et à fournir un logement convenable et une indemnisation à toutes les personnes qui se sont retrouvées sans abri. »

Des représentants d’Amnesty International se sont entretenus avec huit habitants, qui ont décrit ce qu’ils avaient vu les jours précédents.

Selon ces témoins, tout a débuté lundi 7 novembre par des échauffourées entre des jeunes d’Otodo Gbame et des jeunes d’un quartier voisin. Les violences se sont intensifiées mercredi 9 au matin et un incendie a eu lieu. La police a déclaré qu’elle était alors intervenue pour « rétablir le calme ».

Une jeune femme de 22 ans a expliqué que, mercredi 9 au matin, elle avait vu des jeunes incendier les logements et que la police avait empêché les habitants d’intervenir et de récupérer leurs biens :

« On [a essayé] de rassembler nos affaires mais les policiers nous [ont obligés] à arrêter ; ils [ont menacé de] tirer [...] [alors] nous sommes tous partis sans rien. »

Le 9 novembre dans l’après-midi, environ un tiers du quartier avait déjà été détruit par les flammes. Un témoin a indiqué à Amnesty International que l’incendie s’était terminé vers 13 h 30 mais que les décombres fumaient encore.

Vers 23 h 30, la police était revenue avec un bulldozer et avait commencé à démolir les logements restants. Plusieurs témoins ont raconté à Amnesty International que les policiers avaient aussi mis le feu afin d’expulser les habitants de force et que l’opération s’était poursuivie jusque tard dans l’après-midi du 10 novembre. Un témoin a précisé que, une fois les logements démolis par le bulldozer, la police avait incendié les décombres. D’autres ont ajouté que les policiers mettaient le feu aux logements encore en place.

Un habitant de 39 ans d’Otodo Gbame a décrit à Amnesty International le chaos qu’avait entraîné la reprise inopinée des destructions, mercredi 9 dans la nuit :

« Les policiers tiraient [en l’air], les gens couraient dans tous les sens pour sauver leur vie [...] Ils n’ont laissé personne récupérer ses affaires, tout est parti en fumée. Je n’ai pu récupérer que quelques [objets]. Presque toutes les affaires qui ont été brûlées étaient celles de ma femme, ses vêtements, et ceux des enfants. J’avais [une] télé et d’autres choses ; elles ont réduites en cendres. »

Le même homme a ajouté qu’il avait vu des personnes tomber à l’eau dans la panique générale, notamment des enfants en bas âge ne sachant visiblement pas nager. D’autres habitants ont dit à Amnesty International que plusieurs personnes s’étaient noyées. Cependant, l’organisation n’a pas pu vérifier l’information.

Un jeune homme de 28 ans a déclaré :

« En pleine nuit, quelqu’un est entré pour me réveiller [en me disant] qu’il y avait un bulldozer dans le quartier. Il fallait que je sorte et marche jusqu’à un endroit où je serais en sécurité et [pourrait regarder] ce qui se passait. Le bulldozer s’activait [en détruisant les logements]. Ils [l’équipe de démolition] ont commencé à mettre le feu aux logements qu’ils avaient déjà démolis. »

Amnesty International a obtenu la confirmation auprès du service de relations publiques de l’Agence de contrôle des constructions de l’État de Lagos (LASBCA) que celle-ci avait participé à l’opération de démolition menée à Otodo Gbame.

Dans une déclaration rendue publique le 10 novembre, la police a également confirmé que le ministère de la Planification géographique et de l’Urbanisme procèderait à la démolition des cabanes restantes et évacuerait les décombres laissés par le brasier.

Des habitants ont expliqué à Amnesty International que, le 11 novembre au matin, des policiers étaient revenus démolir les derniers logements. La police étant de nouveau sur les lieux, il est à craindre que le quartier voisin de Chisco Ikate soit également détruit. Un habitant de ce quartier a d’ailleurs informé Amnesty International qu’une équipe de démolition était arrivée le matin même avec un bulldozer.

En octobre, l’État de Lagos a annoncé qu’il prévoyait de démolir toutes les structures érigées en bordure des voies d’eau à l’encontre des règles établies ; des centaines de milliers de personnes pourraient ainsi se retrouver sans abri et sans ressources. Il prétendait que les quartiers concernés étaient à l’origine d’une recrudescence des enlèvements et représentaient une menace pour la sécurité. Cependant, il n’a pas donné de détails quant au déroulement de l’opération ni indiqué comment les habitants seraient relogés.

Le 31 octobre, le Parlement de l’État de Lagos a adopté une résolution appelant le gouverneur, Akinwunmi Ambode, à annuler les projets de démolition et, le 7 novembre, la haute cour de l’État de Lagos a prononcé une injection provisoire empêchant les autorités de procéder à la démolition des quartiers informels situés en bordure des voies d’eau, notamment celui d’Otodo Gbame.

Amnesty International demande qu’il soit mis fin immédiatement à la destruction de logements à Otodo Gbame et dans les quartiers voisins en bordure de voie d’eau et qu’un moratoire sur les expulsions de grande ampleur soit instauré dans l’État de Lagos jusqu’à la mise en place d’une réglementation assurant que les expulsions de ce type soient assorties des garanties exigées par le droit international.

Ces normes interdisent de procéder à des expulsions de nuit et de détruire délibérément des biens, notamment en y mettant le feu. L’incendie volontaire de logements et autres structures pendant une opération de démolition réalisée par la police peut constituer un traitement cruel, inhumain et dégradant, dont les auteurs présumés doivent être traduits en justice dans les meilleurs délais.

« La vague d’expulsions forcées de grande ampleur qui touche les habitants installés en bordure des voies d’eau de Lagos brise des vies. Nous appelons l’État à respecter les obligations qui lui incombent aux termes du droit international en faisant cesser les démolitions et en relogeant toutes les personnes qui se sont retrouvées sans abri  », a déclaré Morayo Adebayo.

Complément d’information

Depuis 2000, plus de deux millions de personnes ont été expulsées de force de leur logement dans différentes zones du Nigeria. Les expulsions ont lieu sans consultation préalable sérieuse, sans préavis suffisant et sans qu’une indemnisation ou solution de relogement ne soit proposée. La plupart des personnes concernées étaient déjà marginalisées et beaucoup vivaient depuis des années sans bénéficier d’un accès à de l’eau propre, à des installations sanitaires, à des soins de santé adaptés ou à une éducation.

En tant que partie au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) et à d’autres traités internationaux et régionaux relatifs aux droits humains, le Nigeria est tenu de protéger le droit à un logement convenable, de s’abstenir de recourir aux expulsions forcées et même de les empêcher.

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