Communiqué de presse

Juan Mendez : le pire cauchemar des tortionnaires

À l’occasion du 30e anniversaire de l’adoption de la Convention contre la torture, l’homme chargé d’inciter les États à éradiquer cette ignoble pratique, lui-même ancienne victime de la torture, revient sur sa terrible expérience et sur les difficultés du combat mondial contre la torture.

En ce matin glacial de 1975, quand le jeune avocat argentin spécialiste des droits humains Juan Mendez a vu deux policiers se diriger vers lui d’un pas décidé dans une rue tranquille de Buenos Aires, il a tout de suite compris qu’il était en danger.

C’était une période troublée. La junte militaire s’apprêtait à prendre le pouvoir par la force, et le travail de Juan Mendez en faveur des prisonniers politiques était une activité dangereuse, pour laquelle il risquait sa vie.

Sans prononcer un mot, les policiers se sont emparés du jeune avocat, lui ont bandé les yeux, l’ont poussé dans une voiture et l’ont emmené au poste de police. Quelques heures plus tard, ils l’ont remis aux services de renseignement.

«  À l’époque, je savais très bien que tous ceux qui étaient accusés de “subversion” étaient impitoyablement torturés. La première chose qui m’est venue à l’esprit quand les policiers m’ont arrêté, c’est que je devais être fort et ne rien révéler qui puisse conduire à l’arrestation et à la torture d’autres collègues  », a déclaré Juan Mendez.

Il avait vu juste. L’interrogatoire, qui a duré près de trois jours, a été sans pitié. Ses tortionnaires l’ont électrocuté tout en lui posant des questions sur son travail et sur les gens qu’il connaissait. Ils lui ont fait subir l’impensable pour tenter d’obtenir des noms, des adresses, des numéros de téléphone ou toute autre information susceptible de mener à d’autres arrestations et d’autres tortures.

Une fois, un agent lui a mis un pistolet dans la bouche et a appuyé sur la gâchette. L’arme n’était pas chargée.

« Pendant les interrogatoires, j’étais terrorisé. À deux reprises, ils ont dû appeler un médecin pour vérifier s’ils pouvaient continuer de me torture sans me tuer. C’est alors seulement que j’ai réalisé que je pouvais mourir. Mais dans ce genre situation, vous vivez dans l’instant, ne pensant qu’au moment où les tortionnaires en auront assez et s’arrêteront, et où vous pourrez souffler un peu », a-t-il expliqué.

Le troisième jour, sans avertissement ni explication, Juan a été transféré en prison. Il y est resté 18 mois, sans inculpation, avant d’être libéré et contraint à l’exil. On l’a mis dans un avion pour la France, où il a retrouvé sa femme et ses jeunes enfants, qui vivaient déjà en exil.

« À mon arrivée en France, mes sentiments étaient partagés car je savais que je laissais derrière moi beaucoup de gens, dans des situations terribles. J’ai eu de la chance de pouvoir partir, mais reprendre la vie de famille avec de jeunes enfants a été très difficile  », a-t-il déclaré.

«  Durant toutes mes années à l’étranger, j’ai été obsédé par ce qui se passait en Argentine. J’ai déménagé à Washington, d’où j’étais en communication permanente avec des groupes de défense des droits humains et où je me suis spécialisé dans la question de la torture.  »

Pendant les huit années qu’a duré la violente dictature en Argentine, des milliers de personnes ont été arrêtées arbitrairement, emmenées dans des centres de détention secrets et torturées, souvent pour les punir de leur travail légitime en faveur des droits humains ; à ce jour, 30 000 sont encore portées disparues.

Des histoires similaires de torture et d’autres mauvais traitements commençaient à se faire entendre aux quatre coins du monde, mais ce n’est qu’avec la publication d’une étude sans précédent d’Amnesty International en 1973 que la véritable ampleur de la torture a été révélée.

Ce document de 225 pages a donné le coup d’envoi de la toute première campagne mondiale contre la torture. Des militants sont descendus dans la rue pour demander à leurs gouvernements d’agir, et des célébrités ont commencé à dénoncer la fréquence de cette pratique illégale. Cela a donné l’idée à des juristes d’élaborer une convention offrant des outils concrets pour prévenir et sanctionner la torture en tant que crime relevant du droit international – un traité qui obligerait les États parties à enquêter sur la torture où qu’elle se produise, et à en traduire les responsables en justice.

Le gardien de la Convention

Après des années de débats approfondis, parfois houleux, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté en 1984 la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

C’était une décision historique. « La Convention contre la torture a marqué un tournant très important dans la lutte contre la torture car elle contient des dispositions précises qui obligent les États à enquêter sur chaque cas de torture, à en poursuivre les auteurs et à les punir », a déclaré Juan Mendez.

Parmi les 33 articles du traité, plusieurs portent sur l’instauration d’un Comité contre la torture chargé de superviser l’application de la Convention. L’année suivante, en 1985, a été créé le poste de rapporteur spécial sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Contrairement à la Convention, le mandat du rapporteur spécial s’applique à tous les États membres de l’ONU, et non uniquement à ceux qui ont ratifié la Convention contre la torture. Toute personne victime de torture ou d’autres mauvais traitements peut porter plainte auprès du rapporteur spécial, qui écrit ensuite au gouvernement concerné pour lui poser des questions et, au minimum, l’enjoint implicitement de prendre des mesures. Le rapporteur spécial se rend dans des prisons et rend visite à des prisonniers du monde entier (sur invitation des États) et rend compte chaque année de son travail à l’Assemblée générale des Nations unies et au Conseil des droits de l’homme.

Juan Mendez a été nommé rapporteur spécial sur la torture en 2010. À l’époque, les effets de la remise en cause par les États-Unis, en réaction aux atrocités du 11 septembre, de l’interdiction absolue de la torture se faisaient encore sentir.

« Avant les attentats du 11 septembre, je crois qu’il existait clairement un consensus dans le monde – un consensus moral selon lequel la torture était inacceptable et ne pouvait être justifiée en aucune circonstance. C’est toujours vrai sur le plan juridique mais, en ce qui concerne l’opinion publique, je crois que nous avons perdu du terrain dans un contexte marqué par la peur du terrorisme et de la criminalité ordinaire. Un certain nombre de personnes pensent que la torture est inévitable, nécessaire et, d’une façon ou d’une autre, acceptable », a expliqué Juan Mendez.

David contre Goliath

Juan Mendez trouve parfois sa mission de rapporteur spécial sur la torture bien difficile.

Pour surveiller 194 pays, on pourrait s’attendre à ce qu’il dispose d’un bureau bien doté en personnel, avec des experts et un soutien administratif. C’est loin d’être le cas. Juan Mendez est tout seul avec un employé à temps partiel. Parfois, c’est un peu le combat de David contre Goliath.

« Avec plus de moyens, nous pourrions en faire beaucoup plus. Notre budget est très restreint et nous ne pouvons mener que deux ou trois missions par an. Mais le principal problème est le manque de soutien de la part des gouvernements  », a-t-il expliqué.

Ce qui le frustre le plus, c’est le manque de volonté politique des gouvernements, qui ignorent souvent ses demandes de visite ou les rejettent sans explication.

Depuis quatre ans qu’il est à ce poste, Juan Mendez s’est rendu dans plus d’une douzaine de pays – dont le Mexique, le Tadjikistan, le Maroc, la Tunisie et le Kirghizistan. De nombreux autres lui ont claqué la porte au nez – comme Bahreïn et le Guatemala – ou n’ont même pas daigné répondre à ses demandes.

Une partie du travail de Juan Mendez consiste à convaincre les gouvernements d’accepter ses visites, selon ses propres conditions. Il insiste pour pouvoir se rendre librement dans tous les lieux de détention et s’y entretenir avec toute personne détenue, sans être accompagné d’un représentant des autorités. Cependant, nombreux sont les gouvernements qui refusent d’être inspectés.

«  Certaines expériences sont très frustrantes. Par exemple, je viens de rentrer d’une mission en Gambie. À notre arrivée, le gouvernement a changé les modalités de visite, imposant des conditions que nous ne pouvions pas accepter, donc au final nous ne nous sommes rendus dans aucune prison. Nous rencontrons aussi des problèmes avec le gouvernement des États-Unis. Je demande depuis trois ans à visiter Guantánamo ; les autorités sont d’accord, mais à condition que je ne parle à aucun détenu, ce que je ne peux pas accepter. Par ailleurs, elles n’ont jamais répondu à ma demande de me rendre dans les prisons situées sur le territoire des États-Unis. »

Dans ses missions, Juan Mendez se fait accompagner d’une équipe hautement qualifiée de consultants et de bénévoles – chercheurs, juristes, experts médicolégaux, etc.

Ensemble, ils inspectent les prisons, les centres de détention provisoire, les postes de police, les établissements psychiatriques et les centres de rétention, s’entretenant en privé avec les détenus sur la manière dont ils sont traités. Si les visites dans les pays s’organisent en coordination avec le gouvernement, les déplacements dans les prisons ne sont pas annoncés à l’avance afin que les autorités ne sachent pas où et quand l’équipe va effectuer un contrôle.

Trente ans de torture

Juan Mendez trouve que la lutte contre la torture est une tâche ardue, mais reconnaît qu’il y a eu de nombreuses avancées.

La détention à l’isolement est maintenant largement considérée comme une forme de mauvais traitement, et certains pays ont adopté des lois interdisant la torture.

Néanmoins, de nombreuses difficultés restent à surmonter pour éradiquer réellement la torture, estime Juan Mendez.

« Le seul véritable moyen d’éliminer la torture est de faire en sorte que les responsables soient traduits en justice. C’est l’impunité dont jouissent les tortionnaires qui fait perdurer la torture. La Convention a été une avancée très positive, mais le véritable défi consiste à amener les États à prendre des mesures fermes et offensives pour éradiquer la torture. Cela n’arrivera pas du jour au lendemain, mais c’est possible », a déclaré Juan Mendez.

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