Les journalistes demeurent idéalistes, malgré un espace médiatique restreint

Le 8 novembre est célébrée en Chine la Journée des journalistes, instaurée il y a 16 ans en reconnaissance de la contribution qu’ils apportent à la société. Ces dernières années, cependant, les journalistes en Chine, ainsi que les avocats spécialisés dans la défense des droits humains et les défenseurs de ces droits, sont de plus en plus visés par des actes de harcèlement et d’intimidation, risquant même d’être détenus par les autorités. Malgré ce climat difficile, les journalistes en Chine demeurent idéalistes vis-à-vis de leur profession, selon la blogueuse chinoise Su Yutong. Su a décidé de quitter la Chine après avoir été victime de harcèlement, pour avoir publié le journal de bord de l’ancien Premier ministre chinois Li Peng. Nous nous sommes entretenus avec Su Yutong, aujourd’hui installée en Allemagne, où elle maintient des liens étroits avec les journalistes chinois restés au pays.

Les journalistes chinois sont pieds et poings liés

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping, on constate une volonté affichée de contrôler les médias. Il y a quelques années, alors que je travaillais encore comme journaliste en Chine, le contrôle des médias était plus feutré. Les agents du Département de la propagande téléphonaient et nous livraient des instructions sur les sujets que nous pouvions ou non traiter. Des sujets sensibles comme les pétitionnaires, la politique gouvernementale à l’égard des minorités ethniques ou des événements publics controversés étaient interdits. Cependant, les journalistes ne faisaient pas l’objet d’une répression à grande échelle.

En 2013 et 2014, on a assisté à un tournant quant à la manière dont les autorités contrôlent les médias et utilisent des méthodes directes pour réprimer les journalistes. Beaucoup, tels Liu Yongzhou et Liu Hu du New Express publié à Guangdong, ont été jetés derrière les barreaux pour de fausses accusations de crimes économiques ou pour avoir « suscité des polémiques et provoqué des troubles ». Les reporters courent ce genre de risques lorsqu’ils dévoilent la vérité sur un sujet important dans le cadre de leur travail, en menant des interviews ou en effectuant des recherches.

Les journalistes ne disposent plus de l’espace nécessaire pour révéler la vérité

L’espace dédié aux journalistes se rétrécit rapidement. Des journaux chinois autrefois réputés comme le Southern Metropolis Daily, le Beijing News ou le Beijing Times, ont dû changer de direction sous la pression et modifier leur angle d’approche de l’actualité. De nombreux journaux ont ainsi perdu leur vision et leur orientation initiale, contraints de devenir des porte-parole du parti. De ce fait, les journalistes ont perdu de nombreuses plateformes susceptibles de relayer la vérité. Je connais personnellement de nombreux journalistes compétents qui se sont retirés de la profession. Ceux qui choisissent de continuer risquent de finir en prison.

Les journalistes avec lesquels je me suis entretenue se sentent très étouffés dans les circonstances actuelles, mais ne voient pas comment faire évoluer le statu quo. Ils ont en tête le cas du New Express, qui a commencé par réclamer publiquement la libération de ses journalistes avant d’admettre ses torts, ou les protestations du Southern Metropolis Daily – elles furent éphémères et isolées, et n’ont pas permis de faire évoluer l’environnement plus général. La répression menée par le gouvernement central est à mon avis très efficace. Face à un tel déploiement de puissance, le manque de pouvoir relatif des journalistes saute aux yeux.

Contrôler les médias, c’est contrôler la pensée

Quelqu’un a dit un jour qu’Internet est un don de Dieu au peuple chinois, et c’est précisément grâce à Internet que de nombreux Chinois lambda en savent désormais beaucoup plus que par le passé. À l’ère d’Internet, on constate des centaines de milliers d’« incidents de masse » (terme officiel désignant des manifestations de grande ampleur en Chine) chaque année, un bouleversement par rapport au passé. Le citoyen chinois a perdu de sa docilité…

Si un journaliste devait aujourd’hui déterrer la vérité et en rendre compte dans l’actualité comme en avait l’habitude le Southern Metropolis Daily, les lecteurs en arriveraient peu à peu à voir le vrai visage de leurs dirigeants. Les leaders chinois perçoivent les médias comme une menace potentielle pour leur autorité et c’est, je crois, la raison fondamentale pour laquelle le Parti communiste leur serre la vis et restreint la liberté d’expression

La répression qui vise les journalistes s’inscrit dans une politique plus générale

À mon avis, c’est en 2008 que le paysage médiatique a commencé à subir une transformation significative. À l’approche des Jeux olympiques de Pékin, les autorités ont procédé à des détentions massives de dissidents et ont imposé des contrôles sur les informations liées au tremblement de terre du Sichuan en 2008. Cette même année, des centaines d’intellectuels et de militants des droits humains ont signé la Charte 08, une proposition de réforme politique et législative en Chine. C’est alors que le gouvernement chinois a réalisé que les incidents de masse lui faisaient du tort. Ses méthodes de répression, jadis secrètes, sont apparues au grand jour.

Entre 2008 et 2010, le cas de trois « cybercitoyens » de la province du Fujian est devenu le symbole du mouvement des citoyens chinois. Lorsque les militants Wang Lihong, Zhu Chengzhi et Wu Gan ont conduit les « cybercitoyens » dans les rues, l’attention s’est portée sur d’autres affaires d’« incidents de masse ». Les citoyens sont descendus dans les rues à Fuzhou dans la province du Fujian, mais aussi à Pékin et d’autres villes chinoises.

Face à ces événements, les autorités chinoises ont lancé une répression immédiate. En 2011, elle a gagné d’autres régions de la Chine et des centaines de personnes ont été détenues, notamment le célèbre artiste Ai Weiwei et l’avocat spécialisé dans la défense des droits humains Teng Biao. La répression s’est intensifiée et est devenue plus visible à partir de ce moment-là.

Les journalistes demeurent idéalistes face à la répression

Certains journalistes chinois demeurent idéalistes, comme l’éditorialiste de renom Jia Jia. Ils sont très résilients. Ils utilisent le peu d’espace qu’il leur reste pour faire du bruit. Jia Jia a été arrêté en mars, en lien avec une lettre ouverte publiée sur un site Internet demandant la démission du président Xi Jinping. Les journalistes comme lui conservent leur idéalisme et leur « feu intérieur » malgré la répression. Ce qui leur manque, ce sont les plateformes et l’espace médiatique dont ils ont besoin pour faire entendre leurs voix. Certains sont amenés à se publier eux-mêmes, comme Song Zhibiao, ancien éditorialiste au Southern Metropolis Daily, qui publie désormais ses articles via l’application de messagerie WeChat. Malgré la tendance actuelle, des personnalités médiatiques bien connues attendent probablement le bon moment et se préparent à la prochaine lutte.

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