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Nigéria. Violence, mort et injustice : initiation aux droits humains

Alors que les Nigérians s’apprêtent à se rendre aux urnes, le 28 mars, pour élire leur nouveau président, arrêtons-nous sur quelques-uns des principaux problèmes en matière de droits humains auxquels sont confrontés les habitants du pays le plus peuplé d’Afrique, qui détient par ailleurs les plus importantes réserves de pétrole du continent.

À quel point la situation des droits humains au Nigeria est-elle préoccupante ?

Elle est franchement désastreuse. Les attaques sanglantes menées par Boko Haram dans le nord-est du pays et les représailles brutales conduites par l’armée ont entraîné la mort de plusieurs milliers de civils et contraint des centaines de milliers de personnes à fuir. Des femmes, des hommes et des enfants vivent dans la peur constante d’être enlevés et tués par Boko Haram, ou d’être arrêtés de façon arbitraire, détenus illégalement, torturés, voire exécutés par l’armée.

Cependant, les violences dans le nord-est du pays ne sont pas la seule source de préoccupation. Les problèmes liés au système judiciaire, par exemple, sont profondément enracinés.

Dans les prisons surpeuplées du Nigeria, un grand nombre de détenus ont été déclarés coupables mais attendent, pour beaucoup depuis des années, que leur affaire soit menée à son terme. Ils ont souvent fait l’objet de procès manifestement iniques ; nombre d’entre eux ont été victimes de torture et privés d’avocat. Plus d’un millier de condamnés à mort croupissent actuellement derrière les barreaux, en attendant le jour où l’État décidera de leur ôter la vie. Paradoxalement, les responsables présumés d’atteintes aux droits humains sont rarement poursuivis.

Par ailleurs, la pauvreté et les inégalités représentent un autre grand problème : des millions de personnes ne bénéficient pas d’un logement décent, sont expulsées de force de chez elles ou n’ont même pas accès à l’eau potable.

Dans le delta du Niger, des populations entières sont à la merci de compagnies pétrolières sans scrupule, qui ont pollué leurs terres et ravagé l’environnement dont dépendaient l’alimentation, l’approvisionnement en eau et les moyens d’existence de ces personnes. Les fuites dues à la vétusté des oléoducs et à des activités illégales comme le vol d’hydrocarbures sont notoires et endémiques, mais les entreprises concernées ne nettoient pas toujours les sites, et jamais complètement.

Le groupe Boko Haram n’est-il pas à l’origine de la plupart des problèmes qui se posent au Nigeria ?

Boko Haram porte une responsabilité importante dans les violences et les homicides qui ébranlent une grande partie du Nigeria.

Depuis que le groupe armé s’est lancé dans une campagne de violences après l’exécution extrajudiciaire de son chef par la police en 2009, une vague implacable de mort et de terreur s’est abattue sur le pays : entre 2013 et 2014, on a dénombré au moins 350 raids et attentats à la bombe, qui ont coûté la vie à plus de 5 400 civils.

Cependant, la montée en puissance de Boko Haram n’est que le reflet des multiples problèmes auxquels est confronté le Nigeria moderne, notamment la pauvreté. On sait que le groupe a recruté, parfois de force, des jeunes marginalisés.

Une fois encore, des actes constituant des crimes au regard du droit international et d’autres graves atteintes aux droits humains demeurent impunis, ce qui est un problème de premier ordre. De même que l’État n’amène pas ses propres forces à rendre des comptes, il poursuit très rarement des personnes soupçonnées d’être des membres ou des sympathisants de Boko Haram pour des crimes relevant du droit international et d’autres graves atteintes aux droits humains, comme la torture.

Qu’en est-il des jeunes filles de Chibok ? Qu’est-il advenu d’elles ?

Les 276 jeunes filles enlevées en avril 2014 au lycée public de filles de Chibok figurent parmi les victimes de la campagne impitoyable de Boko Haram contre les autorités et les institutions laïques du Nigeria.

Bien que certaines de ces jeunes filles soient parvenues à échapper à leurs ravisseurs, 219 sont toujours portées disparues.

Sur des séquences vidéo diffusées sur Internet, Abubakar Shekau, le chef de Boko Haram, a affirmé que le groupe les avait forcées à se marier. Toutefois, personne n’a été en mesure de confirmer ces allégations jusqu’à présent.

Une législation plus efficace ne permettrait-elle pas au Nigeria de résoudre ses problèmes ?

Les difficultés auxquelles est confronté le pays ne viennent pas de l’absence de législation. En réalité, depuis son accession à l’indépendance en 1960, le pays a signé plusieurs traités internationaux visant à protéger les droits humains. Les droits fondamentaux sont même inscrits dans la Constitution.

Bien que la torture ne soit pas encore considérée comme une infraction et qu’il existe d’autres vides juridiques importants, il est évident que l’un des problèmes principaux est le non-respect et la non-application des lois existantes. Ainsi, malgré les garanties apportées par la Constitution, les personnes détenues par l’armée sont privées de tout contact avec leurs avocats et leurs familles, la police n’inculpe ni ne relâche les suspects dans les délais prescrits et l’État n’oblige pas les compagnies pétrolières à respecter la législation environnementale.

Que fait l’État pour mettre fin aux violences infligées à la population ?

Le gouvernement affirme qu’il essaie de contrecarrer Boko Haram et d’assurer la sécurité de la population. En outre, il s’est engagé à mettre fin aux violations des droits humains commises par les forces de sécurité et à intégrer les traités internationaux dans le droit national, notamment en érigeant la torture en infraction.

Dans les faits, les auteurs présumés de ces violations, parmi lesquels figurent des militaires et des policiers, sont rarement amenés à rendre des comptes, ce qui donne l’impression qu’ils peuvent agir sans être inquiétés.

Selon la position officielle des autorités nigérianes, les violations des droits humains perpétrées par l’armée et la police sont le fait de quelques « brebis galeuses ». Pourtant, tout porte à croire qu’il s’agit d’une situation généralisée.

Comment les autorités pourraient-elles changer les choses ?

Elles pourraient et devraient prendre certaines mesures sans tarder, notamment lancer un plan détaillé de réforme de la police et de la justice, instaurer un moratoire sur les exécutions en vue d’abolir la peine de mort et faire adopter une loi établissant des garanties contre les expulsions forcées.

Il est impossible d’améliorer la situation des droits humains au Nigeria sans volonté politique. Certains changements nécessiteront un investissement financier, d’autres la mise en œuvre et l’application pures et simples des lois et règlements existants.

Craignez-vous que des violences éclatent pendant la période des élections ?

Au Nigeria, les tensions sont vives et, malheureusement, le pays est généralement le théâtre de violences au moment des élections. Il est important que les candidats, l’État et les forces de sécurité respectent les droits humains pendant le scrutin et par la suite.

Au cours de la campagne, les dirigeants et les candidats ne doivent pas tenir de propos qui mettraient le feu aux poudres. Par ailleurs, les forces de sécurité doivent faire tout leur possible pour assurer la protection des civils et veiller au respect des droits humains avant, pendant et après les élections.

Y a-t-il un espoir que la situation change véritablement après les élections ? Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement ?

Nous attendons du nouveau gouvernement qu’il place les droits humains en tête de ses priorités afin que le pays tout entier puisse sortir du cercle vicieux de la violence.

Il devra diligenter des enquêtes indépendantes, impartiales et approfondies sur les crimes qui auraient été commis au regard du droit international, y compris les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre perpétrés par des membres de Boko Haram comme par des militaires nigérians. Il devra aussi prendre sans délai des mesures visant à assurer la sécurité des civils et de leurs biens dans les régions en proie à des violences.

Au-delà des zones de conflit, il devra prendre des mesures fermes afin d’éliminer la torture, notamment en l’érigeant en infraction et en traduisant en justice tous les responsables présumés de tels actes. En outre, il devra empêcher toutes les expulsions forcées et veiller à ce que personne ne vive sous la menace constante de perdre son logement.

Nigeria : les droits humains en quelques chiffres

166 600 000 : nombre d’habitants (Organisation des Nations unies, 2012) ; environ la moitié de la population a moins de 18 ans

9 millions : nombre d’enfants orphelins (Fonds des Nations Unies pour l’enfance)

7,4 : pourcentage d’enfants qui n’atteignent pas leur deuxième année

52/53 ans : espérance de vie des hommes et des femmes, respectivement (Organisation des Nations unies)

3 005,51 dollars des États-Unis : produit intérieur brut par habitant (Banque mondiale, 2013)

70 : part (en pourcentage) du secteur des hydrocarbures dans les recettes de l’État

Un sur trois : nombre de Nigérians habitant dans des bidonvilles ou des quartiers informels surpeuplés, privés d’accès à une eau saine et vivant sous la menace constante d’une expulsion forcée

2 millions : nombre de personnes expulsées de force de chez elles depuis 2000 ; beaucoup sont encore sans abri

19 : pourcentage de logements ruraux approvisionnés en eau saine

38 000 : nombre de personnes emprisonnées qui n’ont pas été déclarées coupables d’une quelconque infraction

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