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Quand il n’y a personne à qui faire confiance, personne vers qui se tourner

De Salil Shetty, Secrétaire Général d’Amnesty International

À Amnesty International, la souffrance, nous savons ce que c’est. Dévoiler les atteintes aux droits humains relève de notre travail quotidien. Cependant, il arrive parfois que nous découvrions les preuves d’une barbarie telle que même nos enquêteurs aguerris en restent presque sans voix.

C’est par exemple le cas pour les crimes de guerre perpétrés au Nigeria et qui ont été révélé par Amnesty International mardi 5 août. Une équipe de recherche d’Amnesty a recueilli les éléments dont dispose l’organisation lors d’une mission d’enquête sur les atteintes aux droits humains commises de manière répandue dans l’État de Borno, une région qui s’est fait connaître du reste du monde après l’enlèvement, en avril, de plus de 240 lycéennes par le groupe armé Boko Haram.

Amnesty International recense et dénonce depuis un certain temps les atteintes aux droits humains commises tant par Boko Haram que par les forces de sécurité gouvernementales dans le nord-est du Nigeria. Ces agissements étaient un thème clef d’un voyage que j’ai effectué dans ce pays en 2012. Cependant, les dernières recherches ont mis au jour des preuves irréfutables, dont des séquences vidéo, d’exécutions extrajudiciaires et d’autres graves violations des droits humains perpétrées par l’armée nigériane et Boko Haram à une échelle réellement terrifiante.

Certaines des images et séquences vidéo et certains des témoignages recueillis ont maintenant été vérifiés et une version éditée sera publiée aujourd’hui. Ces preuves explicites de crimes de guerre multiples ne sont pas faciles à regarder. Cependant, pour le président Goodluck Jonathan, les ministres de son gouvernement et les hauts responsables de son armée, leur visionnage devrait être obligatoire. Ils devraient les regarder non pas malgré leur caractère insoutenable, mais parce qu’elles sont si dures.

Les séquences vidéo contiennent des images extrêmement choquantes. Certaines montrent des hommes, qui semblent être des membres de l’armée nigériane et de la Force d’intervention conjointe civile (CJTF, une milice financée par l’État), exécutant des détenus. Sur l’une des vidéos, on peut voir 16 jeunes hommes assis en rang. Appelés un par un, ils sont forcés à s’allonger par terre devant un trou avant d’être égorgés. Leurs corps sont directement jetés dans la fosse commune.

La vidéo montre cinq jeunes hommes être tués de cette manière. On ne voit pas le sort des autres détenus mais, selon des témoins oculaires, neuf ont eu la gorge tranchée et les autres ont été tués par balle.

Plus de 600 exécutions extrajudiciaires, y compris celles-ci, ont eu lieu à Maiduguri et ses alentours le 14 mars. L’armée nigériane s’est livrée à ce carnage à la suite de l’attaque menée par Boko Haram contre le centre de détention militaire de la caserne de Giwa, à Maiduguri, plus tôt dans la journée.

D’autres séquences, filmées fin juillet 2013, montrent une opération de « filtrage », c’est-à-dire des arrestations arbitraires massives par l’armée nigériane et la CJTF de personnes soupçonnées d’être membres de Boko Haram. Arrivées dans le village de Bama le matin, les forces de sécurité ont rassemblé tous les hommes sur le marché central et les ont obligés à se déshabiller. Environ 300 d’entre eux ont été libérés mais 35 autres ont été accusés d’être membres de Boko Haram et ont dû s’allonger par terre. On peut voir sur les vidéos qu’ils ont alors été battus à coups de bâtons et de machettes avant d’être embarqués à bord d’un véhicule militaire. Ils ont été conduits à la caserne militaire locale puis, le 29 juillet, ils ont tous été emmenés dans leurs quartiers respectifs et abattus. Leurs corps ont ensuite été abandonnés à différents endroits de la ville.

Ce n’était pas la première fois que la population de Bama était « filtrée », et l’armée n’est pas non plus la seule à infliger une telle violence aux habitants de cette ville. Au fil des années, Boko Haram a lancé une série d’attaques meurtrières sur Bama, apparemment en représailles pour ce que le groupe armé estime être une collaboration des habitants avec l’armée nigériane.

Amnesty International a découvert des images filmées après le raid le plus meurtrier de Boko Haram dans le village. Au cours de cette attaque, menée le 19 février, près de 100 personnes ont été tuées en quelques heures. La vidéo montre de très nombreux corps enveloppés dans des linceuls, prêts à être inhumés.

La population de Bama est ainsi prise au piège entre les attaques impitoyables de Boko Haram et les violences régulières des forces de sécurité nigérianes. Cette même situation est observable dans plusieurs villes et villages à travers l’État de Borno. Il n’est donc pas étonnant que tant d’habitants aient fui ou vivent dans un état de peur constante.

Au fur et à mesure que l’insurrection sanglante menée para Boko Haram depuis 2009 s’est intensifiée, la brutalité de la riposte du gouvernement nigérian s’est elle aussi accentuée. Les communautés rurales prises entre deux feux sont terrorisées par Boko Haram d’un côté, et par l’armée, dont le rôle est pourtant de les protéger, de l’autre.

Pour la seule année en cours, plus de 4 000 Nigérians, dont une majorité de civils, ont été tués par toutes les parties au conflit. Ce chiffre comprend les 600 personnes exécutées de manière extrajudiciaire par l’armée nigériane à Maiduguri en mars. Le mois dernier, la ville de Damboa est tombée aux mains de Boko Haram. Douze personnes semblent par ailleurs avoir été tuées au cours d’un autre épisode, dans l’État de Kaduna, alors qu’elles étaient détenues par l’armée nigériane. Celle-ci les avait arrêtées pour avoir participé à une manifestation apparemment pacifique, au cours de laquelle 21 autres manifestants avaient également été tués lorsque les militaires avaient ouvert le feu sur le rassemblement.

Les images filmées dans le nord-est du Nigeria sont profondément choquantes. Mais le pire, c’est qu’il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg. Nos recherches indiquent que les exécutions extrajudiciaires s’inscrivent dans un ensemble de violation des droits humains commises par l’armée nigériane et ses « associés » civils de la CJTF.

Comme le démontrent clairement les révélations d’aujourd’hui, il est urgent d’ouvrir une enquête rapide, indépendante, impartiale et approfondie sur les violations graves et systématiques des droits humains et du droit international humanitaire commises dans le nord-est du Nigeria.

Le gouvernement nigérian doit condamner publiquement de tels actes, y compris les cas signalés d’arrestation arbitraire, de détention au secret, de torture et d’autres formes de mauvais traitements, ainsi que les exécutions extrajudiciaires, et mettre fin aux violations des droits humains commises par l’armée nigériane. Et, surtout, il ne doit pas tout simplement nier ses responsabilités, comme cela a bien trop souvent été le cas par le passé.

Un proverbe africain dit : «  Quand les éléphants se battent, c’est toujours l’herbe qui est écrasée ». Il n’en existe pas de meilleure illustration que le nord-est du Nigeria à l’heure actuelle. Les habitants n’ont personne à qui faire confiance, personne vers qui se tourner. Pour reprendre un autre proverbe, « ils n’ont plus que leurs yeux pour pleurer ».

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