Communiqué de presse

Survivre à l’épidémie de torture au Mexique

« Je travaille pour les cartels de la drogue et j’ai aidé à poser une bombe dans la voiture piégée qui a tué deux policiers », a déclaré Rogelio Amaya, regardant droit vers la caméra. Il avait l’air secoué, le corps couvert d’hématomes.

En quelques heures, une version de la vidéo montrant Rogelio et quatre de ses amis avouant ce crime s’est retrouvée sur tous les écrans de télévision de Ciudad Juárez, dans le nord du Mexique, à la frontière avec les États-Unis.

Cette ville, l’une des plus violentes du pays, est tristement célèbre pour les affrontements brutaux entre cartels rivaux et avec des agents des forces de l’ordre.

Les autorités locales se sont félicitées d’avoir capturé ceux qu’elles accusaient d’être des membres de La Línea, un cartel de la drogue qui terrorisait la population locale depuis deux ans. L’explosion d’une voiture piégée survenue peu avant dans le centre de Ciudad Juárez leur a également été attribuée.

Des trafiquants de drogue étaient derrière les barreaux. Le problème était réglé.

Cependant, quelques années après le début de leur peine d’emprisonnement, la véritable histoire de cette vidéo a été révélée - et a mis en évidence le recours choquant à la torture à travers le Mexique.

En route pour l’horreur

Pour Rogelio, le cauchemar a commencé le soir du 10 août 2010.

Il discutait avec des amis dans la rue lorsque plusieurs policiers se sont garés à côté d’eux de manière brusque et sont sortis de leur véhicule sans dire un mot, ont poussé Rogelio à terre, lui ont donné de violents coups de pied et l’ont jeté avec ses amis dans une camionnette.

Une fois au poste de police, Rogelio et ses amis ont été enfermés dans de petites pièces où un interrogatoire brutal a commencé.

« Où travaillez-vous ? Pour qui travaillez-vous ? », hurlaient les policiers alors que les coups continuaient à pleuvoir, ne lui laissant presque pas le temps de répondre.

Ils lui ont mis un chiffon sur le visage et l’ont soumis à un simulacre de noyade, tout en criant : « Tu vas dire que tu travailles pour les trafiquants de drogue. Qui est ton patron ? Tes amis avouent déjà et ils t’accusent. »

Les appels à l’aide de Rogelio se sont mêlés à des cris similaires émanant des autres cellules.

Les jours suivants, les cinq hommes ont été illégalement transférés dans divers postes de police, où les actes de torture ont redoublé d’intensité.

Les tortionnaires ont déclaré à de nombreuses reprises à Rogelio que son épouse, alors enceinte, et leur enfant seraient tués s’il n’avouait pas appartenir au cartel. On lui a mis plusieurs fois un sac en plastique sur la tête afin de simuler un étouffement. Il a reçu des coups, de pied notamment, si violents qu’un an plus tard, 30 marques et cicatrices étaient encore visibles sur son corps.

« Tuez-moi maintenant ! Que voulez-vous que je fasse ?  », a hurlé Rogelio.

Puis la caméra est arrivée.

Après que Rogelio et ses quatre amis eurent « avoué » appartenir à La Línea, ils ont été conduits devant le bureau local du parquet fédéral, où ils ont dû signer une déclaration écrite. Un avocat de l’assistance judiciaire publique qui était présent leur a dit qu’il ne pouvait rien faire.

Mayra, l’épouse de Rogelio, qui le cherchait depuis des jours, a seulement appris que son mari était en détention lorsqu’elle a vu ses « aveux » télévisés.

« Je l’avais cherché partout, dans les hôpitaux, les postes de police, les bars. Lorsque je me suis présentée au parquet pour signaler sa disparition, quelqu’un m’a dit qu’ils étaient à la télé, accusés de nombreuses choses que je savais fausses  », a déclaré Mayra.

Au bout de 80 jours de détention provisoire, ces hommes ont enfin été présentés à un juge, devant lequel ils se sont rétractés et ont déclaré avoir été torturés.

En vain. Ils ont été inculpés d’appartenance à une bande criminelle et de détention d’armes et de stupéfiants, et enfermés dans des prisons fédérales de haute sécurité loin de chez eux.

Les poursuites ouvertes contre ces cinq hommes ont finalement été abandonnées après que des experts médicolégaux ont confirmé que les seuls éléments à charge contre eux, leurs aveux, leur avaient été arrachés sous la torture.

Depuis l’entrée en vigueur de la Convention contre la torture, texte novateur, il y a 30 ans, les aveux obtenus sous la torture sont irrecevables. Ce texte a été ratifié par le Mexique en 1986, et depuis 1991, une loi fédérale interdit la torture.

« J’ai toujours affirmé que je n’avais rien à voir avec cette voiture piégée, mais ils ont continué à nous frapper et nous torturer. J’ai ensuite dû subir trois ans et sept mois de prison à cause de cela. Trois ans et sept mois loin de ma famille, à me sentir impuissant, sans avoir la possibilité de voir mes enfants grandir. C’était très douloureux  », a déclaré Rogelio, qui est désormais libre.

Épidémie de torture

Rogelio, qui vit désormais à Ciudad Juárez avec son épouse et leurs deux jeunes enfants, éprouve toujours des difficultés à surmonter ce qu’il a subi.

Mais son calvaire est loin d’être un cas isolé.

La torture au Mexique ressemble à un virus prenant l’ampleur d’une épidémie.

Passages à tabac, simulations d’étouffement et abus sexuels sont fréquemment utilisés par les forces de sécurité pour punir des détenus ou arracher des aveux. D’après une étude commandée par Amnesty International, 64 % des Mexicains craignent d’être torturés s’ils sont détenus.

Un rapport publié par l’organisation a également révélé que le nombre de cas portés à la connaissance de la Commission nationale des droits humains a augmenté de 600 % entre 2003 et 2013. Et cette institution ne recense qu’une petite fraction de tous les cas de torture dans le pays.

La torture est tellement répandue que n’importe qui peut en être victime. Être pauvre ou vivre dans un quartier marginalisé est cependant un facteur de risque accru, car les policiers et le ministère public ont tendance à penser que les personnes en question disposent de moins de ressources pour se défendre.

« La police et l’armée mexicaines veulent tellement trouver un coupable aux crimes commis par des bandes criminelles sans scrupule qu’elles semblent n’avoir aucune hésitation avant d’arrêter quelqu’un ou d’arracher des aveux à tout prix. On dirait qu’il n’y a pas de limite », a déclaré Erika Guevara Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International.

La plupart des personnes ayant infligé ou autorisé la torture ne sont jamais traduites en justice : seuls sept tortionnaires ont été déclarés coupables par la justice fédérale.

Mais si des milliers de personnes essaient de faire face après avoir connu la torture, les autorités mexicaines ferment les yeux face à cette épidémie.

Il arrive souvent que des enquêtes menées par le parquet et les commissions des droits humains, qui présentent de graves lacunes, minimisent ou écartent des cas pourtant fondés. Sur le papier, cela fait plus de 10 ans que le Mexique adhère aux normes internationales les plus strictes en ce qui concerne l’examen médicolégal des victimes présumées de torture. En réalité, les examens médicolégaux ont tendance à être de mauvaise qualité, réalisés en retard et à traumatiser de nouveau la victime, comme dans le cas de Rogelio. Mais il est l’un de ceux qui ont eu la chance de pouvoir contacter des experts indépendants. Le rapport réalisé par ceux-ci a réduit à néant les charges retenues contre lui, et permis à terme sa libération sans inculpation. Jusqu’à présent, personne n’a été traduit en justice pour avoir torturé Rogelio et il n’a reçu aucune indemnisation.

« Je retrouve ma vie normale à Ciudad Juárez, avec ma famille, mon travail, je suis en thérapie, j’essaie d’aller aussi bien que possible pour ma famille. Mais je ne me tairai jamais sur ce qui m’est arrivé. Tout ce que je veux c’est que le gouvernement reconnaisse qu’il a mal agi, qu’il a commis une faute, et que les personnes qui ont causé toute ces souffrances soient punies », a-t-il dit.

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