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Une guerre passée sous silence au Salvador

Par Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International

Le Salvador a sans aucun doute un passé agité : le pays a connu 12 années de conflit armé interne de 1980 à 1992, durant lesquelles ont été commises de terribles violations des droits humains.

Depuis, le dialogue politique a permis de rétablir la paix et de parvenir à des avancées majeures, le pays a signé de nombreux traités relatifs aux droits humains et a promis de protéger les droits de ses citoyens.

J’ai été agréablement surpris d’entendre le président Sanchez Ceren annoncer lors de sa prise de fonctions au mois de juin qu’il allait gouverner « pour tous » et mettre en œuvre son « engagement absolu envers la justice sociale ».

Toutefois, lorsque je me suis rendu au Salvador la semaine dernière, à l’occasion de ma première visite en tant que secrétaire général d’Amnesty International, j’ai pu constater que le chemin est encore bien long jusqu’à la réalisation de cet engagement.

En grattant quelque peu le vernis de la paix au Salvador, on découvre une guerre cachée qui fait rage. Une guerre sans armes ni soldats, qui coûte pourtant la vie et la santé à des milliers de personnes, et se traduit par des incarcérations. Une guerre menée contre les femmes et les jeunes filles.

C’est la raison pour laquelle je me suis rendu au Salvador pour lancer le nouveau rapport d’Amnesty International, intitulé À deux doigts de la mort : la violence contre les femmes et l’interdiction de l’avortement au Salvador.

Ce rapport revient sur le changement de législation adopté il y a 16 ans, qui a érigé en infraction l’avortement en toutes circonstances. Le pays est désormais doté de lois sur l’avortement parmi les plus restrictives au monde.

Au Salvador, les femmes et les jeunes filles n’ont pas accès à l’avortement, même si le fait de poursuivre leur grossesse met leur vie en danger ou si le fœtus n’est pas viable et est condamné.

Elles ne peuvent pas obtenir le droit d’interrompre leur grossesse, même s’il s’agit d’une fillette de neuf ans, tombée enceinte après avoir été violée pendant des années.

Je ne vous parle pas d’exemples abstraits, nous connaissons des milliers de cas de femmes et de jeunes filles salvadoriennes qui souffrent. Un cas, c’est déjà un cas de trop.

Celles qui contournent la loi et recourent à des avortements clandestins et risqués sont bien souvent punies sévèrement. Plus de 11 % des femmes et des jeunes filles qui ont subi un avortement clandestin au Salvador sont mortes des suites de cette intervention. Ces décès auraient pu être évités. Celles qui survivent risquent entre deux et huit ans d’emprisonnement.

En outre, notre rapport révèle que des femmes ayant fait une fausse couche ont été poursuivies pour homicide avec circonstances aggravantes, car elles étaient soupçonnées d’avoir mis fin à leur grossesse, une infraction passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 50 ans.

Les cas présentés dans notre rapport sont saisissants ; la semaine dernière j’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec plusieurs femmes qui ont été confrontées à cette interdiction radicale.

En effet, j’ai quitté l’Assemblée générale des Nations unies à New York, qui réunit les dirigeants du monde, et me suis envolé pour San Salvador. Après m’être adressé aux hommes les plus puissants de la planète, je m’entretenais avec les femmes les plus oubliées. Des femmes qui se battent pour leurs droits malgré l’adversité. Ce fut une belle leçon d’humilité.

Elles m’ont raconté l’histoire de Cristina. Elle avait 18 ans lorsqu’elle a fait une fausse couche. Elle a perdu connaissance et a été emmenée d’urgence à l’hôpital mais là, au lieu d’être traitée comme une patiente en souffrance, elle a été accusée d’avoir mis fin volontairement à sa grossesse. En août 2005, Cristina a été condamnée à 30 ans d’emprisonnement.

Les femmes ne sont pas les seules à lutter contre cette injustice, des hommes sont à leurs côtés. Des médecins et des avocats s’efforcent de les soutenir dans leur lutte.

L’un d’eux s’appelle Dennis Muñoz, un juriste qui a entendu parler de l’histoire de Cristina. Il était tellement choqué qu’il l’a retrouvée dans la prison où elle était incarcérée. Ensemble, ils ont mené une bataille juridique pendant deux ans pour obtenir une réduction de sa peine. Ils ont finalement obtenu sa libération, après quatre années passées derrière les barreaux.

Selon Dennis Muñoz, l’interdiction de l’avortement au Salvador est « une chasse aux sorcières contre les femmes pauvres ».

À Amnesty International, nous estimons que l’interdiction totale de l’avortement au Salvador constitue une forme de torture. Les femmes et les jeunes filles se retrouvent à deux doigts de la mort.

Cette interdiction bafoue leur droit à la vie, en les contraignant à recourir à des avortements risqués, mettant leur santé et leur vie en danger. Elle les prive également de leurs droits à la santé, à la vie privée et à la non-discrimination.

C’est une honte de voir le Salvador à la traîne du reste du monde en matière de lois sur l’avortement. Le Salvador est l’un des sept pays d’Amérique latine où l’avortement est totalement interdit par la loi. L’un d’entre eux, le Chili, prend des mesures positives en vue de modifier ses lois. Le Salvador et ses voisins feraient bien de s’en inspirer.

Nous demandons au président Sanchez Cerén de dépénaliser l’avortement et de garantir que les femmes et les jeunes filles puissent y avoir recours, notamment dans les cas où la vie, la santé physique ou la santé mentale de la personne enceinte est en danger, dans les cas vitaux de malformation fœtale et dans les cas où la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste.

Alors seulement les femmes comme Cristina n’auront plus à subir, dans le déchirement et la cruauté, des sanctions pour avoir fait une fausse couche. Et d’autres femmes et jeunes filles pourront disposer de leurs corps et décider du moment et de la manière dont elles veulent mener leur grossesse à terme.

Ce n’est qu’en modifiant ces lois impitoyables, obsolètes et discriminatoires que la promesse du président Sanchez Cerén de garantir la justice sociale « pour tous » ne tiendra plus à l’écart les femmes et les jeunes filles du Salvador.

Article publié initialement sur The World Post.

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