Communiqué de presse

Yémen. Possibles crimes de guerre dans le sud du pays

Les frappes aériennes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les attaques lancées par des groupes armés pro et anti-Houthis à Taizz et Aden, au Yémen, ont tué de très nombreux civils - parmi lesquels des dizaines de mineurs - et pourraient constituer des crimes de guerre, écrit Amnesty International dans une nouvelle synthèse rendue publique mardi 18 août.

Ce document, intitulé ‘Nowhere safe for civilians’ : Airstrikes and ground attacks in Yemen, met en relief les conséquences des frappes aériennes illégales effectuées par la coalition contre des zones résidentielles densément peuplées, ainsi que celles des attaques menées au sol par des groupes armés loyaux aux Houthis comme hostiles à ceux-ci, qui ont lancé des assauts d’une ampleur disproportionnée contre des zones civiles.

« Les civils du sud du Yémen se retrouvent pris sous les feux croisés meurtriers des groupes houthis et anti-houthis, tout en vivant sous la menace constante des frappes aériennes de la coalition. Toutes les parties au conflit font délibérément preuve d’un mépris impitoyable pour la sécurité des civils », a déclaré Donatella Rovera, conseillère principale à Amnesty International pour les situations de crise.

« Le rapport décrit avec force détails poignants la mort et la destruction semées à Taizz et Aden par des attaques illégales imputées à tous les camps, et qui sont susceptibles de constituer des crimes de guerre. »

Les attaques de la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite

Lors d’une mission de recherche au Yémen en juin et juillet 2015, Amnesty International a enquêté sur huit frappes aériennes attribuées à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, qui a coûté la vie à au moins 141 civils et en a blessé 101 autres, pour la plupart des femmes et des enfants. Les éléments recueillis montrent que des zones densément peuplées comprenant des logements civils, une école, un marché et une mosquée ont été délibérément visées par des frappes. Dans la majorité des cas, aucune cible militaire n’a pu être identifiée à proximité.

« Les forces de la coalition ont failli de manière flagrante à leur devoir consistant à limiter le nombre de victimes civiles, qu’elles sont pourtant tenues de respecter aux termes du droit international humanitaire. Lorsque des attaques aveugles tuent ou blessent des civils, elles constituent des crimes de guerre », a déclaré Donatella Rovera.

Un résident, décrivant les répercussions d’une attaque menée contre une zone résidentielle où habitaient des employés d’une centrale électrique, à Mokha le 24 juillet, a dit que « des corps et des têtes » étaient éparpillés partout, « engloutis par le feu et les cendres », comparant ce qu’il avait vu à une scène du « Jugement dernier ». Un autre résident a déclaré à Amnesty International qu’il continuait à être hanté par le souvenir de ce jour où il avait traversé des « mares de sang où surnageaient les membres sectionnés » de plus de 20 victimes.

Une attaque menée par la coalition le 9 juillet a tué 10 membres - dont quatre enfants - d’une famille qui s’était réfugiée dans une école du nord d’Aden après avoir été déplacée par les combats. « Nous sommes venus ici pour échapper à la guerre », a déclaré à Amnesty International le père de trois jeunes femmes tuées lors de la frappe. « Nous n’avions nulle part où aller. »

Une autre frappe illégale, datant du 7 juillet, a fait 11 morts parmi les fidèles d’une mosquée de Waht, dans le nord d’Aden. Les témoins d’une frappe aérienne survenue la veille lors d’un marché au bétail, également dans le nord d’Aden, ont décrit les effusions de sang à Amnesty International. Un rescapé a expliqué qu’un éclat d’obus lui a lacéré l’abdomen, endommageant ses organes internes. Un autre témoin a qualifié la scène de « massacre ». « Des restes humains et animaux et le sang des uns et des autres étaient mêlés. C’était vraiment dur à regarder », a-t-il dit.

Attaques menées par des groupes armés lors de combats au sol

Amnesty International a également enquêté sur 30 attaques perpétrées à Aden et Taizz par des Houthis, soutenus par les forces armés et forces de sécurité loyales à l’ancien président Ali Abdullah Saleh, et par des groupes armés anti-Houthis, qui s’affrontaient sur place, tuant au moins 68 civils et en blessant 99 autres.

Des combattants des deux camps ont régulièrement utilisé des armes imprécises, dont des roquettes de type Grad, des mortiers et de l’artillerie, contre des zones densément peuplées, faisant ainsi preuve d’un mépris total pour la sécurité des civils. Les attaques aveugles de ce type sont susceptibles de constituer des crimes de guerre.

Lors d’une de ces attaques, des roquettes tirées contre le quartier d’al Mansoura, à Aden, le 1er juillet, ont atteint deux hôtels où s’étaient réfugiées des familles déplacées. Parmi les civils les plus grièvement blessés figuraient Amal Ali et son bébé de 18 mois. « Des éclats métalliques lui sont entrés dans la tête et sont ressortis par l’œil gauche, causant des lésions internes », a-t-elle dit à propos de son enfant. «  Il a perdu un œil et est dans le coma.  » Quatre autres membres de sa famille, dont son fils de trois mois, ont eux aussi été blessés. Cette même attaque a laissé une femme de 55 ans totalement paralysée.

Une des attaques les plus meurtrières, le 19 juillet, a été menée par des Houthis et leurs alliés contre Dar Saad, à Aden ; 45 personnes, pour la plupart des civils, ont alors perdu la vie.

De nombreuses attaques semblent avoir été lancées depuis des quartiers civils densément peuplés, en violation du droit international humanitaire. Un résident a expliqué que les civils se retrouvent pris au piège des affrontements : « Ils se battent et nous sommes pris au milieu, mais nous n’avons nulle part d’autre où aller. »

Dans plusieurs des cas recensés, des enfants ont été tués ou blessés alors qu’ils jouaient dans la rue ou près de chez eux. La synthèse contient en outre plusieurs récits choquants livrés par des témoins et des rescapés ayant vu des corps coupés en deux et des membres sectionnés.

Un homme ayant été témoin d’une attaque a évoqué l’enfant qui a couru vers lui avec le cou ensanglanté et un trou dans la tête causé par des éclats d’obus, ainsi que les « bouts de cerveau maculant murs et fenêtres ».

« Le fait que les parties au conflit s’abstiennent de limiter les risques pour les civils durant les affrontements a des conséquences vraiment dévastatrices pour les civils. Les blessures et homicides épouvantables causés mettent en évidence l’horrible réalité de la guerre, et l’impact meurtrier et durable de ces attaques sur les civils  », a déclaré Donatella Rovera.

Commission d’enquête des Nations unies

Amnesty International demande au Conseil des droits de l’homme des Nations unies de créer une commission d’enquête internationale chargée de mener une investigation indépendante et impartiale sur les crimes de guerre présumés commis dans le cadre du conflit.

Au 4 août, les combats au Yémen avaient fait au moins 1 916 morts parmi les civils, selon le Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies. Au moins 207 biens de caractère civil, dont des biens immobiliers et des infrastructures, ont été complètement ou partiellement détruits par le conflit armé.

« Les auteurs des attaques cruelles contre les civils au Yémen doivent savoir qu’il y aura un prix à payer, et qu’ils auront à répondre de crimes de guerre. Si la communauté internationale s’abstient d’enquêter et d’amener les auteurs présumés à rendre des comptes, alors il est fort probable que ce type d’attaques et les nombreux décès et blessures qu’elles causent chez les civils continueront  », a déclaré Donatella Rovera.

Les souffrances des civils dans le sud du Yémen sont par ailleurs intensifiées par une crise humanitaire aiguë. Au moins 80 % de la population requiert une assistance humanitaire. Des services essentiels comme l’accès à l’eau potable et à l’électricité ont été suspendus, et le prix des denrées alimentaires a flambé.

Les dégâts infligés à des infrastructures logistiques cruciales telles que des ponts, des aéroports et des ports maritimes entravent par ailleurs fortement l’acheminement d’équipements humanitaires indispensables. L’accès à des soins de santé est également limité en raison de la fermeture de centres médicaux, des agressions fréquentes dont sont victimes les professionnels de la santé et de l’amenuisement des réserves d’électricité, de carburant, de médicaments et d’équipements chirurgicaux.

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