Chine : Les voix absentes du sommet des Nouvelles routes de la soie

Les communautés qui seront directement touchées par les grands projets chinois ne seront pas représentées à Pékin cette semaine.

D’« usine du monde », la Chine va-t-elle devenir le « constructeur du monde » ? Extrêmement ambitieuse, son initiative des Nouvelles routes de la soie, qui prévoit des infrastructures gigantesques aux quatre coins du monde, donne assurément cette impression.

Cette semaine (les 26 et 27 avril), le président Xi Jinping accueillera des dirigeants mondiaux à Pékin pour un grand sommet des Nouvelles routes de la soie, au cours duquel des participants vont certainement annoncer des investissements d’un montant ahurissant, dévoiler des accords bilatéraux ambitieux et chanter les louanges de la coopération « gagnant-gagnant ».

Cependant, les prétendus bénéficiaires eux-mêmes, à savoir les communautés et les personnes directement touchées par ces grands projets, seront absents du sommet.

Les promesses de « croissance verte » et de « financement durable » qui figurent dans la version préliminaire du communiqué du forum des Nouvelles routes de la soie sont les bienvenues. Toutefois, pour que ces engagements soient tenus, il convient de tirer - et vite - les leçons des erreurs des projets d’investissement chinois dont la réalisation est déjà en cours.

Prenons les communautés de la province de Binh Thuan, dans le sud du Viêt-Nam, qui ne se sentent certainement pas gagnantes après l’investissement de 1,75 milliard de dollars réalisé par la Chine dans la construction de la centrale électrique Vinh Tan-2, d’une puissance de 1 240 mégawatts.

Cette lucrative centrale au charbon, achevée en 2014, a entraîné une augmentation considérable de la pollution dans la région. Lorsque des milliers de riverains ont bloqué l’autoroute nationale en 2015 pour protester contre la pollution de l’air, la police a réagi par des tirs de gaz lacrymogène sur les manifestants pacifiques. Sept manifestants ont ensuite été emprisonnés en raison de ces troubles.

Un audit de l’État vietnamien publié en mars 2019 a mis en évidence les répercussions sanitaires et environnementales potentielles pour les riverains, en révélant de « grands risques pour l’environnement » liés aux rejets de cendres, ainsi que des niveaux illégalement élevés d’émissions d’oxyde d’azote, des rejets illégaux d’eaux usées dans la mer et une surveillance environnementale défaillante à la centrale.

Les problèmes à Vinh Tan et ailleurs, comme l’accord de la Banque de développement de Chine sur l’investissement de 4,7 milliards de dollars dans deux barrages situés dans la région préservée de Patagonie, en Argentine, illustrent les dangers que présente le développement de projets d’infrastructure de plusieurs millions de dollars sans consultation préalable de la communauté locale.

Les personnes qui critiquent les deux barrages hydroélectriques de Santa Cruz, en Argentine affirment que le projet a été réalisé sans le consentement des communautés indigènes et sans évaluation en bonne et due forme de l’impact sur l’environnement - ce qui est pourtant d’une importance cruciale pour un projet susceptible d’affecter des glaciers inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO et des espèces en voie de disparition.

Les deux projets ont initialement été salués comme une démonstration éclatante de la réussite des investissements et du développement économique « gagnant-gagnant » de la Chine. Si, face à de tels projets, beaucoup peuvent douter des engagements en matière de croissance verte et durable émanant de Pékin cette semaine, cela ne signifie pas que tous les projets de l’initiative des Nouvelles routes de la soie ne sont pas nécessaires.

Le « déficit d’infrastructures » mondial - la différence entre la demande et l’offre en ce qui concerne les réseaux de transport, d’énergie et de communication nécessaires pour maintenir les niveaux actuels de croissance économique - est énorme. Les analystes estiment que 3 300 milliards de dollars doivent être investis dans les infrastructures chaque année jusqu’en 2030 pour maintenir la trajectoire de la croissance économique mondiale. Dans la mesure où l’initiative des Nouvelles routes de la soie contribue à combler ce déficit, elle constitue un complément bienvenu aux autres sources d’investissement, sous réserve qu’elle soit appropriée et durable.

Les investissements étrangers dans et entre les régions peuvent accroître la productivité économique et le niveau de vie. Quand les choses sont bien faites, les infrastructures peuvent aider les États à s’acquitter de leurs obligations en matière de respect des droits humains en permettant, par exemple, un meilleur accès à la nourriture, aux services d’assainissement, à l’eau salubre et aux possibilités d’emploi. Cependant, les autoroutes, les barrages et les centrales électriques peuvent également déchirer les communautés et aboutir au départ forcé de personnes contraintes à quitter leurs maisons et leurs terres, sans garanties suffisantes.

Pour que les projets soient durables, il faut notamment que les communautés les plus touchées aient leur mot à dire sur l’élaboration et la mise en œuvre de ces projets. Pour cela, il faut être transparent au sujet de la planification et de l’évaluation des risques et chercher à obtenir une véritable participation des divers acteurs concernés. Il faut également prouver aux gens que leurs préoccupations seront prises au sérieux et que, lorsque des problèmes seront soulevés, ils seront résolus équitablement et efficacement.

Les organisations non gouvernementales et associatives indépendantes au niveau local sont des vecteurs essentiels par lesquels les communautés peuvent transmettre leurs préoccupations aux parties prenantes du projet.

C’est pourquoi les dirigeants réunis au sommet de cette année devraient s’engager à organiser régulièrement des forums de parties prenantes dans toutes les régions où des projets liés à l’initiative des Nouvelles routes de la soie sont mis en œuvre ou envisagés.

Cela n’est peut-être pas aussi simple qu’il y paraît. Le gouvernement chinois se méfie de la société civile et considère qu’elle doit être strictement contrôlée.

En Chine, la Loi relative à la gestion des ONG étrangères limite fortement les activités que les organisations non gouvernementales peuvent mener à l’intérieur des frontières chinoises, ce qui fait qu’il est difficile pour les représentants de la société civile de se rendre à Pékin, alors que cela est aisé pour les dirigeants des gouvernements nationaux. Si la Chine n’adopte pas une position moins répressive, conforme à ses obligations en matière de droits humains, une solution provisoire pourrait consister à organiser des forums dans chaque région, ce qui pourrait avoir l’avantage supplémentaire d’encourager la participation locale.

Avant tout, cependant, la participation des personnes directement touchées par l’initiative des Nouvelles routes de la soie doit être réelle. Les parties prenantes de la société civile ne seront pas séduites par les visions grandisoses et les avantages promis s’il est clair qu’elles n’auront aucune chance d’exprimer leurs préoccupations et de voir celles-ci prises au sérieux pour influer sur les politiques et les différents projets.

Malgré les slogans, il est toujours probable qu’il y ait des perdants lors de l’élaboration de grands projets d’infrastructure. Cependant, il faut donner aux personnes qui risquent des violations de leurs droits fondamentaux une plateforme où elles pourront exiger la protection de leurs droits et limiter les dommages et les risques potentiels.

Ce principe n’est peut-être pas ce qui compte le plus aux yeux des dirigeants qui participent au Forum des Nouvelles routes de la soie, mais pour des communautés comme celles de Santa Cruz et de la province de Binh Thuan, et pour les innombrables autres qui seront directement touchées par les projets de la Chine, les droits humains continueront à compter.

Cet article a initialement été publié par The Diplomat.

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