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Dix ans après le « massacre oublié » en Asie centrale, on ne peut plus fermer les yeux sur la situation des droits humains en Ouzbékistan

Par John Dalhuisen, directeur adjoint du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International

Il y a 10 ans, Dilorom Abdoukadirova, une mère de famille âgée de 39 ans, se trouvait parmi les milliers de manifestants, pour la plupart non armés, qui s’étaient rassemblés sur la place principale de la ville d’Andijan, dans l’est de l’Ouzbékistan, pour protester contre la pauvreté, la corruption et l’injustice. Sans sommation, les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule et tiré sans discrimination, tuant des centaines de personnes, y compris des femmes et des enfants.

Le sang n’était pas encore sec dans les rues que le voile du secret officiel a recouvert la place Babur. Et 10 ans plus tard, on ignore toujours le nombre exact de personnes qui ont trouvé la mort ce jour-là. Les défenseurs des droits humains indiquent que plusieurs fosses communes existent dans les environs d’Andijan, mais personne n’a jamais donné confirmation de leurs emplacements. Aucune enquête internationale indépendante n’a été menée et personne n’a été amené à rendre de comptes pour ces homicides.

Bien au contraire, les autorités ouzbèkes n’ont cessé depuis de persécuter celles et ceux qu’elles soupçonnent d’avoir participé aux manifestations. Dilorom et des centaines d’autres personnes ont été condamnées lors de procès inéquitables sur la base d’accusations comme celle de tentative de renversement de l’ordre constitutionnel. Dilorom, qui a été torturée, purge actuellement une peine de 18 ans d’emprisonnement.

Depuis le massacre d’Andijan, l’Ouzbékistan a bétonné sa triste réputation d’État brutal qui bafoue les droits humains. Dans un récent rapport consacré aux « aveux » forcés, Amnesty International a constaté que la torture était endémique dans ce pays où les forces de sécurité utilisent les chocs électriques et les coups, ainsi que le viol et les humiliations sexuelles, pour arracher des « aveux » ou des déclarations accusant des tiers. Dans bien des procès, des éléments de preuve obtenus sous la torture servent de base à des condamnations.

Et pourtant, malgré ces violations flagrantes et éhontées, les États-Unis, l’Allemagne et d’autres pays de l’Union européenne semblent être atteints de cécité lorsqu’il s’agit de l’Ouzbékistan. Les intérêts politiques, militaires et de sécurité passent avant toute initiative utile pour amener ce pays stratégiquement important à respecter les droits humains.
À la suite du massacre d’Andijan, l’Union européenne a imposé un embargo sur les armes ainsi que d’autres sanctions ciblées, et exigé que l’Ouzbékistan mène une véritable enquête. En octobre 2009, cependant, l’embargo de l’UE a été levé sans qu’il soit fait mention de l’absence d’enquête sur les événements d’Andijan. La dernière fois que les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont inscrit la situation des droits humains en Ouzbékistan à l’ordre du jour remonte à octobre 2010.

Le gouvernement des États-Unis a également demandé une enquête sur le massacre mais a levé en janvier 2012 des restrictions à l’aide militaire, imposées à l’Ouzbékistan en 2004 partiellement en raison de son bilan en matière de droits humains. Cette année, les liens militaires entre les deux pays se sont fortement resserrés avec la mise en œuvre d’un nouveau plan quinquennal de coopération militaire. En janvier dernier, les États-Unis ont fait don à l’Ouzbékistan de 328 véhicules militaires destinés à des opérations de lutte contre le terrorisme et contre le trafic de stupéfiants.

En janvier toujours, la secrétaire d’État adjointe américaine pour l’Asie centrale, Nisha Biswal, à qui l’on demandait pourquoi les États-Unis ne condamnaient pas plus fermement les violations des droits humains en Ouzbékistan, a déclaré qu’il fallait trouver un « juste équilibre entre la pression, le partenariat et une certaine dose de patience stratégique dans la mise en œuvre du changement ».

Le choix de la « patience stratégique » en Ouzbékistan est emblématique de l’orientation des États-Unis, qui font passer les droits humains au second plan et préfèrent dépendre de régimes répressifs pour la coopération en matière militaire, le partage des informations et le soutien opérationnel dans la « lutte contre le terrorisme ».

Au vu de la situation en Ouzbékistan, on comprend qu’il s’agit par cette gestion prudente des ressources et de l’influence de ne pas investir trop de capital politique dans les droits humains, par crainte d’indisposer un allié occupant une position géostratégique clé.

Et les États-Unis ne sont pas les seuls à agir ainsi. L’Allemagne entretient avec l’Ouzbékistan des liens militaires qui pèsent dans ses opérations en Afghanistan. En novembre 2014, le bail de la base aérienne de Termez a été renouvelé afin de pouvoir soutenir les troupes aériennes allemandes en Afghanistan.

Des intérêts économiques entrent aussi en jeu. En mars, des sociétés allemandes ont signé un contrat d’investissement de 2,8 milliards d’euros avec des entreprises d’État ouzbèkes. Réuni pour la première fois à l’occasion de la préparation de l’accord, le Conseil des entreprises Allemagne-Ouzbékistan a rassemblé plus de 50 firmes allemandes de premier plan.

La « patience stratégique » semble certes devoir rapporter des dividendes dans les domaines militaire et de la sécurité, mais cette « realpolitik » met en sourdine les critiques concernant la situation des droits humains en Ouzbékistan.

Mises en présence d’éléments crédibles attestant de la pratique de la torture dans le pays, les autorités ouzbèkes nient effrontément les violations des droits humains. Ni le président Islam Karimov ni aucun haut responsable n’ont jamais publiquement condamné l’usage de la torture. Celle-ci est rarement punie comme elle devrait l’être. Selon les propres chiffres du gouvernement, 336 plaintes pour torture ont été déposées pour la période 2010-2013. Elles n’ont donné lieu qu’à six procès, et 11 condamnations de policiers.

Les gens en Ouzbékistan ne se rassembleront pas sur la place Barbur pour évoquer la mémoire des morts. Celles et ceux qui essaient de marquer publiquement l’anniversaire du massacre d’Andijan craignent des représailles. Les journalistes qui osent parler risquent de graves conséquences. Les défenseurs des droits humains qui réclament ouvertement la tenue d’une enquête internationale indépendante sur les événements d’Andijan seront pris pour cible.

Mais quelles que soient les tentatives des autorités ouzbèkes de réduire au silence les voix critiques, l’histoire ne peut être niée. La communauté internationale ne doit pas faire la sourde oreille face aux cris qui nous parviennent depuis les salles de torture ouzbèkes et aux voix courageuses qui s’élèvent dans le pays pour réclamer justice.

Le rapport d’Amnesty International Secrets et mensonges. Des « aveux » extorqués sous la torture en Ouzbékistan est disponible ici

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