« Ils nous jettent à la rue comme des chiens » : l’Europe abandonne les Roms en Italie Par Catrinel Motoc, chargée de campagne régionale pour Amnesty International

Ces dernières semaines, à l’approche de la Journée internationale des Roms, les dirigeants de l’Union européenne à Bruxelles ont apporté un soutien de façade aux Roms, la minorité la plus grande et la plus désavantagée d’Europe.

Pourtant, le 6 avril au matin, des centaines de Roms ont été expulsés de force du camp informel de Gianturco, à Naples, en Italie. Leur expulsion est un rappel de la discrimination dont les Roms sont victimes et face à laquelle la Commission européenne refuse d’agir. Le 5 avril, le Financial Times a révélé que cette discrimination commence dans les hautes sphères de la Commission européenne, qui refuse d’ouvrir une procédure d’infraction contre l’Italie pour la discrimination dont sont victimes les Roms dans le domaine du logement.

Malgré les belles paroles des dirigeants à Bruxelles au sujet de l’égalité des droits et de l’intégration, la révélation du Financial Times illustre ce que nous savions déjà : ces dirigeants ne font rien pour faire cesser les injustices, et permettent ainsi à l’Italie de discriminer et marginaliser les Roms.

On estime que 170 000 Roms vivent en Italie, dont environ 40 000 dans des camps sordides ; et pour plusieurs milliers d’entre eux, les camps isolés, la discrimination en matière d’accès au logement social et les expulsions forcées continuent de faire partie de la vie quotidienne. Depuis des années, l’Italie enfreint le droit européen en matière de discrimination et d’égalité raciale : 300 personnes ont été expulsées de force du campement de Giugliano et déplacées sur le site d’une usine de feux d’artifice abandonnée en juin 2016. Pourtant, bien qu’elle ait parfaitement connaissance des preuves accablantes, la Commission européenne a jusque-là toujours refusé de prendre des mesures efficaces contre cette discrimination flagrante.

Septembre 2017 marquera les cinq ans de l’ouverture par la Commission européenne d’une enquête préliminaire - appelée « EU pilot » - quant à une procédure d’infraction contre l’Italie. Depuis, des centaines d’expulsions forcées et d’autres atteintes aux droits humains ont eu lieu, mais la Commission européenne a refusé d’amener l’Italie à rendre des comptes, bien qu’elle ait la responsabilité de veiller au respect du droit européen.

Personne n’en est plus conscient que les personnes qui ont été expulsées de force de Gianturco, un camp rom à Naples, le 6 avril 2017 au matin. Les personnes qui vivaient dans ce camp, certaines depuis six ans, risquaient quotidiennement l’expulsion depuis plus d’un an. À 7 heures du matin, le 6 avril 2017, des dizaines de policiers ont fait irruption dans le campement de Gianturco, à l’extérieur de Naples, pour expulser de force des centaines de Roms de leur logement. Vers 11 heures, il ne restait plus que des vêtements, des jouets, des meubles, des matelas et des bonbonnes de gaz que beaucoup de personnes avaient dû abandonner. Ces personnes ont été cruellement mises à la porte de foyers dans lesquels elles résidaient depuis plusieurs années, sans être dûment consultées, sans préavis suffisant et sans compensation. Beaucoup n’ont nulle part où aller.

Les Roms en Italie sont souvent victimes d’un tel traitement, mais le cas de Gianturco est particulièrement marquant à cause de l’ampleur des souffrances. Au départ, jusqu’à 1 300 personnes devaient être expulsées de force.

Cependant, craignant une expulsion brutale, des dizaines de familles avaient déjà quitté le camp pour chercher un abri quand les bulldozers sont arrivés. Le matin, des bus ont emmené une partie de ceux qui restaient vers un camp éloigné appelé « Via del Riposo », sur un site qui avait déjà été la cible d’un crime de haine par des pyromanes. D’autres sont maintenant sans abri, beaucoup restent en dehors du camp avec leurs affaires, sans savoir où ils dormiront cette nuit.

Nous avons parlé à deux enfants, un frère et une sœur d’un an d’écart, alors qu’ils regardaient les bulldozers s’approcher de leur foyer :

« On était bien ici, on aimait bien cet endroit. On avait trois pièces ; une pour moi, une pour mon frère et une pour mes parents. La maison était grande. Là où ils nous emmènent, on ne sait pas comment ce sera. »

Un homme âgé, Costica, a dit à Amnesty : « Pourquoi ne me donnent-ils pas de logement ? Je vis avec ma femme. Que dois-je faire ? Je ne peux pas rester ici à attendre devant ces portes. »

Le site du nouveau camp de conteneurs éloigné, « Via del Riposo », dans lequel certaines des familles expulsées le 6 avril ont été emmenées, avait été la cible d’un crime de haine par des pyromanes en 2011, et on peut voir des graffiti tel que « Pas de Roms, on en a marre » aux alentours.

L’inaction à tous les niveaux – que ce soit au niveau régional ou national ou au niveau de l’UE – est caractéristique de la réponse des autorités face à la discrimination et à la ségrégation des Roms.

En février 2012, le gouvernement italien a adopté sa Stratégie nationale d’intégration des Roms, visant à définir une feuille de route pour les politiques publiques jusqu’à 2020. Elle avait pour objectif d’éliminer progressivement la pauvreté et l’exclusion sociale dont sont victimes les communautés roms marginalisées, principalement dans les quatre domaines suivants : la santé, l’éducation, l’emploi et le logement. La Stratégie promettait de « surmonter les camps », déclarant que « la fin des camps menant à la dégradation relationnelle et physique des familles et des personnes d’origine rom et leur relogement dans des logements décents sont possibles ».

Cependant, plus de cinq ans plus tard, ces engagements sonnent faux. Pratiquement aucun progrès n’a été fait dans la mise en œuvre d’une intégration et de politiques de relogement durables. Les gouvernements italiens successifs ont tous échoué à régler le problème de l’exclusion sociale et de la ségrégation des Roms ; ou plutôt, ils n’ont jamais vraiment essayé. L’expulsion forcée imminente des habitants de Gianturco n’est qu’un exemple des nombreuses expulsions dont sont régulièrement victimes les Roms dans le pays. Un militant a en effet déclaré à Amnesty : « Gianturco est le résultat de l’expulsion de Roms d’un grand nombre d’autres endroits. »

Entre 2013 et 2015, 168 expulsions forcées ont eu lieu dans la seule ville de Rome, et certaines des victimes ont été expulsées du camp dans lequel elles vivaient à de nombreuses reprises par les autorités. En 2013, les autorités italiennes ont placé un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants roms dans un camp réservé aux Roms près des pistes de l’aéroport de Ciampino. Elles ne leur ont pas fourni de solution de relogement adaptée, même après que le tribunal civil de Rome eût statué que ce relogement était discriminatoire.

Le silence délibéré de la Commission européenne sur le traitement choquant des Roms en Italie la rend complice de la discrimination et de la ségrégation régulières auxquelles les Roms font face dans ce pays. La Commission a les moyens d’obliger l’Italie à rendre des comptes. Les procédures d’infraction engagées contre la République tchèque au sujet de la discrimination des Roms dans l’éducation ont donné lieu rapidement à des réformes significatives. La Commission doit appliquer les mêmes normes et la même pression à l’Italie. Tant qu’elle ne le fera pas, les scènes déchirantes auxquelles nous avons assisté à Gianturco se répèteront encore et encore.

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