Interdiction d’entrer aux États-Unis : anticonstitutionnelle, inhumaine et illogique Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International

La version remaniée de l’interdiction d’entrée sur le territoire des États-Unis signée le 6 mars par le président Donald Trump témoigne selon Salil Shetty d’une politique xénophobe ciblant les musulmans, en mutation constante, telle un virus, et toujours plus résistante.

Alors que les obus tombaient tout autour de leur maison dans un quartier de la ville de Taizz, au Yémen, les deux frères Yahia et Maher, alors âgés de 16 et 18 ans, se sont abrités sous les escaliers. Ils sont restés là pendant trois jours, à manger du pain rassis et à boire leur réserve d’eau qui diminuait chaque jour un peu plus. À l’aube du quatrième jour, ils ont tenté le tout pour le tout et se sont enfuis en courant, en évitant les balles. « Alors qu’ils couraient, les balles leur frôlaient les pieds », a déclaré leur mère Fatima, détentrice d’une carte verte. « Par chance, ils n’ont pas été blessés. »

Le plus grand rêve de Fatima, c’est que ses fils puissent la rejoindre à New York, où elle vit. En novembre, près de deux ans après le dépôt par les deux frères, désormais âgés de 18 et 20 ans, d’une demande pour entrer aux États-Unis, ils ont eu un entretien à l’ambassade des États-Unis à Djibouti, où ils sont actuellement bloqués. L’entretien s’était très bien déroulé, et ils étaient confiants que leur longue attente pour enfin rejoindre leur famille allait bientôt prendre fin.

Mais l’interdiction d’entrée sur le territoire américain décidée par Donald Trump a tout fait basculer.

Lundi 6 mars, plus de trois semaines après que des tribunaux américains eurent bloqué le précédent décret, la Maison Blanche a publié une version révisée de ce texte. D’un simple trait de plume, le président américain a interdit à des Yéménites comme Yahia et Maher de venir aux États-Unis. Il a également fermé la porte à toute personne – y compris aux réfugiés – venant de Syrie, d’Iran, de Libye, de Somalie et du Soudan. Ces six pays ont plusieurs caractéristiques en commun : ils sont majoritairement musulmans, et un grand nombre de leurs citoyens tentent d’obtenir l’asile à l’étranger pour échapper à de graves violations des droits humains telles que la persécution, les bombardements menés sans discernement, et la torture.

En réduisant légèrement le champ d’application de son nouveau décret, le gouvernement de Donald Trump a peut-être corrigé certaines des failles sur le plan constitutionnel que comportait la version précédente de ce texte, mais celui-ci n’en reste pas moins éminemment discriminatoire.

Cette interdiction, prétendument destinée à garantir la sécurité nationale, reprend un grand nombre des éléments les plus détestables de la première version du décret.

Pendant sa campagne électorale en 2015, le président Donald Trump avait déjà publiquement suggéré d’interdire à tous les musulmans l’entrée sur le territoire des États-Unis. Face au tollé soulevé par sa décision et peut-être sur le conseil de ses avocats, il a réduit le champ d’application prévu dans la première version du texte, et changé son vocabulaire en ne ciblant plus les musulmans mais certains pays. Cette modification résulte d’un calcul politique. Comme il l’a expliqué sur NBC, en juillet 2016 : « Les gens ont été très contrariés quand j’ai utilisé le mot musulman. Oh, on ne peut pas utiliser le mot musulman. Il ne faut pas oublier ça. Cela ne me pose aucun problème, car je parle de territoires au lieu de parler des musulmans. »

Sa tentative de masquer les motivations xénophobes de cette interdiction n’a pas trompé les juges des tribunaux de district et d’appel fédéraux, qui n’ont pas été convaincus par ses justifications invoquant la sécurité nationale.

En effet, l’idée selon laquelle les réfugiés sont davantage susceptibles de commettre des actes de terrorisme que n’importe qui d’autre est fausse. Bien loin d’être des individus qui commettent des actes de terrorisme, les réfugiés sont des personnes qui fuient ceux qui commettent de tels actes.

Jusqu’à récemment, les États-Unis reconnaissaient cette réalité. Mis en place en 1980, le programme américain de réinstallation a permis à plus de trois millions de réfugiés de se réinstaller de façon satisfaisante dans le pays. Ce programme représentait un espoir pour certaines des personnes les plus vulnérables de la planète.

En réduisant cet espoir, ce décret est instrumentalisé par ceux qui affirment que le gouvernement des États-Unis est en guerre contre l’islam. Des informations ayant circulé début février indiquaient que des membres du groupe qui se qualifie d’État islamique considéraient que le précédent décret était une « interdiction bénie » parce qu’elle leur permettrait d’attiser les sentiments antiaméricains.

Le gouvernement de Donald Trump cherche à élaborer une politique qui résistera à un examen judiciaire.

Au lieu de juguler les excès de la première interdiction, la version révisée du texte introduit une politique xénophobe ciblant les musulmans, en mutation constante, telle un virus, et toujours plus résistante.

Et comme pour un virus, ses effets ne peuvent pas être facilement contrôlés.

La vie est dure pour Yahia et Maher, sans amis ni emplois dans un endroit qu’ils ne connaissent pas. « Mes fils se sentent totalement impuissants et désemparés », a déclaré Fatima, qui ne se sent plus en sécurité aux États-Unis. « Ces décisions prises par le président Donald Trump nous ont condamnés à un état de peur permanent. Nous nous sentons comme des suspects, alors même que nous n’avons jamais rien fait de mal. »

Il nous appartient de combattre tout ce que représente cette interdiction. Dans le monde entier, des personnes s’élèvent contre cette interdiction, et aux États-Unis Amnesty International organise une journée de mobilisation nationale mardi 7 mars. À travers le pays, des Américains de toutes confessions et de toutes origines vont se rassembler pour demander au Congrès de rejeter cette interdiction et de redonner espoir à des réfugiés, comme Yahia et Maher, qui cherchent un endroit où être en sécurité.

Tous les noms ont été changés.

Salil Shetty est le secrétaire général d’Amnesty International.

Cet article a été publié initialement par CNN.

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