Kirghizistan. Le respect des droits humains à l’épreuve ? Anna Neistat, directrice générale chargée des recherches à Amnesty International

Le monde entier aura le regard tourné vers le Kirghizistan lorsque la Cour suprême examinera l’affaire d’Azimjan Askarov.

Je m’apprête à me rendre dans ce pays pour voir l’un des défenseurs des droits humains les plus courageux, honorables et engagés d’Asie centrale. Lorsque j’ai rencontré Azimjan Askarov, en 2005, il aidait des réfugiés qui avaient fui le massacre perpétré à Andijan (Ouzbékistan).

Malheureusement, je le retrouverai cette fois au parloir d’une prison. En effet, cet homme de 65 ans est emprisonné depuis 2010 parce qu’il a osé dénoncer des violations des droits humains commises par la police et l’administration pénitentiaire dans le sud du Kirghizistan. Il risque de finir sa vie derrière les barreaux.

Toutefois, il y a un espoir. Sous la pression des Nations unies et de la communauté internationale, il a été décidé que la Cour suprême examinerait l’affaire lundi 11 juillet.

Le cas d’Azimjan Askarov est révélateur de la dureté et de l’arbitraire qui caractérisent depuis des années la réaction des États d’Asie centrale face à la dissidence, aux manifestations et aux menaces pesant sur la sécurité, qu’elles soient réelles ou supposées. La Cour suprême a la possibilité de libérer un défenseur des droits humains qui n’aurait jamais dû être incarcéré.

Au plan international, sa décision aura une influence considérable sur la réputation d’un pays qui se targue d’être un bastion de la démocratie en Asie centrale. Cette image progressiste sera dans tous les esprits lors de la visite officielle de la chancelière allemande Angela Merkel, prévue les 13 et 14 juillet, et se trouvera de nouveau au premier plan le 31 août, à l’occasion de la célébration du 25e anniversaire de l’indépendance.

En 2005, lorsque je l’ai rencontré dans le sud du Kirghizistan, Azimjan Askarov aidait des réfugiés qui avaient fui l’Ouzbékistan voisin, théâtre d’un terrible massacre, et travaillait auprès de la population locale kirghize afin d’atténuer les tensions avec les nouveaux arrivants.

En juin 2010, quand des affrontements ont éclaté entre les communautés kirghize et ouzbèke dans la région, il a recueilli des informations sur les agressions, les homicides et les incendies volontaires visant principalement des logements et d’autres bâtiments appartenant à des Ouzbeks dans sa ville de Bazar-Korgon. Présente sur place, j’ai été témoin moi aussi des violences comme des interventions sans ménagement des forces de sécurité, qui ont arrêté, souvent avec brutalité, des centaines de personnes – en grande majorité des Ouzbeks – et les ont torturées afin de leur extorquer des « aveux ».

Azimjan Askarov a été l’une des victimes de cette impitoyable répression. Il nous fallait réagir immédiatement car les autorités refusaient qu’un avocat aille le voir. J’ai finalement pu accéder à sa cellule avec l’avocat mais trois policiers sont restés à côté de nous en permanence.

Je n’oublierai jamais cette visite. Azimjan Askarov, pourtant si optimiste et calme d’habitude, semblait bouleversé. Il avait les larmes aux yeux. Il avait mal (son avocat a pris ensuite une photo montrant des contusions de grande dimension sur son dos et ses flancs) et peur mais le plus douloureux pour lui était le sentiment d’injustice. J’ai parlé aux policiers qui se trouvaient devant le poste ; ils étaient énervés et agités car l’un de leurs collègues avait été tué dans les affrontements et ils ne cachaient pas leur intention de se venger sur Azimjan Askarov. L’un d’eux a dit : « Vous pensez peut-être qu’il est innocent et n’a rien à se reprocher mais nous, nous savons que c’est une ordure. » Le deuxième a ajouté qu’il devrait être exécuté rapidement.

Bien que je craigne pour la sécurité d’Azimjan Askarov, nous pensions tous que ses ennuis seraient bientôt terminés. En effet, les charges retenues contre lui – prise d’otages, « incitation à la haine à l’égard d’une ethnie » et complicité de meurtre – étaient plus qu’infondées, elles étaient totalement absurdes.

Malgré cela, un tribunal local l’a condamné à la réclusion à perpétuité trois mois plus tard et a ordonné la saisie de ses biens. Il n’a pas tenu compte des éléments de preuve présentés par la défense et a refusé qu’une enquête soit menée sur les allégations de torture, alors qu’Azimjan Askarov et les autres prévenus avaient comparu avec des contusions au visage. Avant et pendant les audiences, la police n’a rien fait pour protéger Azimjan Askarov et sa famille contre la foule en colère qui s’était massée devant le palais de justice.

En 2010, Azimjan Askarov a expliqué à Amnesty International ce que les autorités avaient fait subir à sa famille :

« Ils ont saccagé notre jolie maison et détruit notre jardin, ils ont emporté les sacs de riz que nous avions achetés pour le mariage de mon plus jeune fils, ils ont pris tous les pots de confiture maison et de légumes au vinaigre, les gâteaux que nous avions préparés, tout... Et ils ont mis le feu à mon bureau. Ils ont tellement battu mon frère qu’il est maintenant handicapé ; ma femme est malade et mes fils se cachent. Ils nous ont détruits. »

Azimjan Askarov a passé six années effroyables à l’isolement, dans une cellule prévue pour du court terme, sans bénéficier de soins médicaux malgré la dégradation rapide de son état de santé. Amnesty International l’a adopté en tant que prisonnier d’opinion en 2010 et mène campagne pour sa remise en liberté depuis cette date. Des milliers de membres de l’organisation ont envoyé des lettres aux autorités. Ils ont aussi exprimé leur soutien et leur solidarité en faisant parvenir à Azimjan Askarov des dessins d’enfant, des fournitures pour la création, des cartes postales et des livres d’art. Ce militant affectionne tout particulièrement les dessins d’enfant, qu’il accroche sur les murs de sa cellule. Il dit que ces dessins lui donnent une force morale et que les livres d’art le transportent dans les salles des plus grands musées du monde.

En 2012, Angela Merkel, qui se rendra au Kirghizistan les 13 et 14 juillet, a demandé publiquement la libération d’Azimjan Askarov lors d’une visite du président kirghize Almaz Atambaïev.

Le 21 avril 2016, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a appelé le Kirghizistan à libérer immédiatement ce militant et à annuler sa déclaration de culpabilité, estimant qu’il avait été arrêté arbitrairement, détenu dans des conditions inhumaines, victime d’actes de torture et d’autres mauvais traitements et privé de la possibilité de préparer correctement sa défense.

C’est pourquoi la Cour suprême examinera l’affaire lundi 11 juillet, lors d’une audience publique à laquelle assisteront de nombreux diplomates et représentants d’organisations internationales. Cela constitue déjà un progrès, mais nous avons reçu des informations inquiétantes selon lesquelles une foule en colère sera présente à l’extérieur pour intimider les juges. Quelle sera la décision de la Cour suprême ? Là est la question.

En tout cas, les États, les diplomates et les sympathisants d’Amnesty International y seront attentifs.

Cet article a été publié à l’origine dans The Diplomat.

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