La Commission européenne doit rendre justice aux Roms d’Italie Par Catrinel Motoc, chargée de campagne régionale

Volubile, Clelia* déborde d’énergie et d’envie d’apprendre, à l’image de centaines de milliers d’autres jeunes filles de 15 ans en Italie. Une différence de taille les sépare pourtant : Clelia est actuellement trop inquiète pour aller à l’école, car elle craint que sa maison ne soit rasée par un bulldozer en son absence.

Clelia habite Germagnano, dans un quartier informel où vivent des Roms près de la ville de Turin. Au cours des derniers mois, elle a assisté à la destruction forcée des maisons de plusieurs de ses voisins par les autorités italiennes. Elle a vu des engins de chantier détruire des maisons en l’absence de leurs occupants. Une fois, un enfant de neuf ans a failli mourir écrasé dans l’effondrement de sa maison : il a fallu que sa mère hurle au bulldozer de s’arrêter pour qu’il puisse être sauvé. La mère de Clelia ayant des difficultés d’élocution et parlant mal l’italien, la jeune fille pense qu’elle serait en difficulté pour faire face aux autorités et protéger sa maison en cas de tentative d’expulsion.

La discrimination contre les Roms n’est pas un phénomène nouveau : les populations roms sont la minorité la plus défavorisée d’Europe. Au cours des trois dernières années, la Commission européenne a entamé des procédures légales contre la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie, qui pratiquent une ségrégation et une discrimination systématiques des enfants roms au sein de leur système éducatif.

Mais en Italie, où les Roms sont aussi victimes de ségrégation et de discrimination de la part des autorités, cette fois dans le domaine du droit au logement, la Commission européenne n’a pas encore pris de mesures similaires. Elle dispose pourtant de nombreux éléments de preuve fournis par Amnesty International et d’autres organisations.

Au cours d’une visite récente dans des campements de Roms à Milan et Turin, je suis passée des caravanes aux conteneurs et des camps spécifiquement destinés aux Roms aux hébergements d’urgence pour échanger avec des dizaines d’habitants. J’ai entendu les mêmes récits partout. Les personnes s’établissent dans un endroit, consacrent du temps et le peu de ressources dont elles disposent à la construction de leur maison, pour finalement subir des expulsions forcées, voire assister à la destruction de leur maison et de leurs biens. Ce cycle semble sans fin. Même ceux qui ont construit leur maison il y a plus de 15 ans, au sein de campements spécifiquement créés par les autorités pour l’accueil des Roms, nous ont expliqué qu’ils vivaient toujours dans la crainte d’une expulsion forcée.

Ces expulsions forcées, menées sans véritable consultation préalable, sans préavis et sans qu’une indemnisation ou une solution de relogement adaptée soit proposée, sont autant de violations du droit international. Il en va de même pour la discrimination et la ségrégation, également proscrites par le droit européen. Pourtant, l’Italie agit en toute impunité. Deux cent cinquante expulsions forcées ont été menées contre des Roms par les autorités italiennes rien que pour l’année 2016. Le problème est à la fois systémique et récurrent, les autorités continuant de construire des campements isolés comme seule solution de logement pour les Roms.

Les autorités locales de Turin affirment que seules des maisons abandonnées ont été démolies. Les habitants m’ont toutefois décrit une toute autre réalité. Un garçon de 17 ans m’a expliqué que des représentants des autorités avaient frappé à sa porte un matin et lui avaient ordonné de rassembler immédiatement ses affaires avant que sa maison ne soit intégralement rasée par un bulldozer. Ce sont au moins sept familles qui se sont retrouvées sans domicile au cours des derniers mois.

Aucune des garanties prévues par le droit international n’étant respectée, les perspectives sont limitées pour les personnes expulsées. Elles peuvent vivre dans des logements exigus avec leurs amis et leurs proches, ou recourir à des alternatives improvisées, notamment des tentes, ou encore tout simplement quitter le pays et rentrer en Roumanie.

Un grand nombre de campements roms vers lesquels les personnes expulsées sont refoulées en Italie s’avèrent complètement inadaptés : ils offrent un accès minimum, voire le plus souvent inexistant, à l’eau potable, à des sanitaires ou encore à l’électricité. Via Bonfadini, l’un de ces campements situés à Milan, est complètement isolé par les eaux en cas de fortes pluies. Les habitants se retrouvent piégés et coupés de tout accès aux écoles et aux services de santé. Germagnano, le quartier de Clelia, est situé à côté d’une décharge. Pourtant, les personnes qui y vivent préfèrent avoir un toit, même sommaire, sur la tête plutôt que de se retrouver sans domicile.

Nous avons rencontré Carlotta dans un centre d’hébergement d’urgence de Milan. Celui-ci se compose de plusieurs conteneurs, chacun étant occupé par environ cinq familles. Les espaces dédiés à chaque famille sont séparés par des cloisons à hauteur d’homme qui leur laissent peu d’intimité. Carlotta nous a expliqué qu’elle a été expulsée de force de ses anciens domiciles, orientée vers des campements réservés aux seuls Roms, et qu’elle est inscrite depuis plusieurs années sur les listes d’attente pour accéder à un logement social, en vain.

La Commission européenne dispose de preuves accablantes concernant les pratiques discriminatoires de l’Italie à l’encontre des Roms, qui subissent depuis plusieurs années ségrégation et expulsions forcées. L’Union européenne reste malgré tout silencieuse sur cette question. En septembre 2012, la Commission européenne a entamé une procédure « pilote » contre l’Italie en raison de son traitement des Roms au regard de la directive sur l’égalité raciale, sans qu’elle soit suivie d’autres actions. Malgré l’accumulation de preuves de violations des droits humains, aucune procédure d’infraction n’a encore été entamée près de cinq ans plus tard. En avril, le Financial Times a révélé que la Commission européenne avait systématiquement empêché toute action contre l’Italie afin d’« éviter un débat public préjudiciable ».

Pendant ce temps, Clelia a trop peur d’aller à l’école et des centaines d’enfants dans la même situation se sont retrouvés sans domicile, contraints de se loger dans des conditions de plus en plus pénibles et précaires. Tant que la Commission européenne refusera d’entamer une procédure, ces violations des droits humains ne cesseront pas, et elle passera pour complice.

Telle une vilaine cicatrice, la discrimination contre les Roms est profondément ancrée dans l’Europe tout entière. À notre plus grande honte, les institutions créées pour faire respecter les principes d’égalité et d’équité ferment les yeux, alors que les États membres de l’Union européenne sont en train de les renier.

*Les noms ont été modifiés afin de protéger l’identité des personnes rencontrées.

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