La FIFA ne doit pas laisser passer l’occasion de démontrer qu’elle fait passer l’intérêt des personnes avant les intérêts financiers Par James Lynch, directeur adjoint de programme à Amnesty International

Après plusieurs années marquées par des accusations de corruption, des conflits internes et des atteintes aux droits humains liées à ses événements, la FIFA est assez coutumière de la polémique. En choisissant Bahreïn, un pays où le football est intimement lié à la politique et à des mouvements de protestation, pour accueillir le Conseil et le Congrès de la FIFA, elle risque de susciter de nouvelles interrogations.

En 2011, des stars nationales du football ont déclaré qu’elles avaient été torturées après avoir participé à des manifestations aux côtés de dizaines de milliers d’autres Bahreïnites. Plus de 100 athlètes de diverses disciplines sportives ont en outre été suspendus pour avoir exprimé leur désaccord avec le gouvernement. Le président de la Confédération asiatique de football (AFC), Sheikh Salman Al Khalifa, qui accueille actuellement des hauts responsables de la FIFA, est au centre de cette affaire. Selon une agence de presse étatique, Sheikh Salman Al Khalifa a présidé une commission chargée d’enquêter sur les sportifs ayant « offensé la nation et sa direction avisée ». Il a nié toute implication dans ces faits, mais ces allégations jettent une ombre sur sa candidature, l’an dernier, au poste de président de la FIFA.

Six ans après, Bahreïn est à nouveau sur le point de traverser une crise en matière de droits humains. Mais ces questions ne risquent guère de déranger les délégués de la FIFA.

Tout Bahreïnite qui tenterait de manifester pacifiquement risque d’être arrêté et les manifestants risquent d’être dispersés de façon violente par les forces de sécurité : les manifestations sont totalement interdites dans la capitale depuis 2013.

Les Bahreïnites qui enverraient des tweets à la FIFA pour lui faire part de leurs revendications pourraient se retrouver derrière les barreaux, comme le défenseur des droits humains Nabeel Rajab, incarcéré depuis 2016 en raison de ses tweets et de ses articles de presse critiquant le bilan catastrophique des autorités en matière de droits humains. Le gouvernement considère les critiques, et même l’éventualité d’être critiqué, comme quelque chose de dangereux. Ainsi, le 9 mai, un journaliste étranger et un employé de Human Rights Watch se sont vu refuser l’entrée dans le pays, où ils venaient assister aux rassemblements de la FIFA.

De manière assez ironique, dans ce triste contexte, les discussions ont hier largement porté sur les droits humains dans la salle de conférence. Le Conseil de la FIFA a ajourné une décision portant sur la question litigieuse et déjà ancienne des six clubs israéliens qui jouent dans des colonies illégales en Cisjordanie occupée, à la grande déception des défenseurs des droits humains qui espéraient voir le Congrès de la FIFA – la plus haute instance de cette organisation – prendre cette semaine des mesures décisives.

Cette manière de contourner une grave question portant sur les droits humains, motivée par la volonté d’éviter des tensions politiques, est symptomatique de l’attitude de la FIFA. Des années durant, sous la présidence de Sepp Blatter, l’organisation a rejeté l’idée qu’elle puisse avoir une véritable responsabilité à l’égard des droits des personnes concernées par ses événements, qu’il s’agisse des ouvriers construisant des stades et des infrastructures, des manifestants devant des stades, encore des personnes qui vivaient dans des secteurs évacués pour permettre la construction de nouvelles installations. Comme l’a déclaré le secrétaire général de cette organisation en 2014 : « La FIFA ce n’est pas les Nations unies. La FIFA s’occupe de sport… »

Plus récemment, on a eu quelques raisons d’espérer un changement d’attitude. L’an dernier, cette organisation a commandé à un spécialiste renommé des droits humains, John Ruggie, un rapport sur ses méthodes, et annoncé par la suite qu’elle allait « respecter les droits humains […] dans le cadre de toutes ses activités » et « user de son influence pour […] lutter contre les risques en matière de droits humains avec la même détermination que quand elle poursuit ses intérêts commerciaux. » Il s’agit d’un engagement extrêmement sérieux de la part d’une organisation connue pour son zèle commercial.

On espérait que les réunions de cette semaine allaient comprendre des discussions sur une nouvelle politique en matière de droits humains exposant de manière détaillée ce que la FIFA promet de changer quant à ses méthodes. Mais la question qui se posera, après l’approbation d’une nouvelle politique, sera celle de savoir si la FIFA est réellement prête à respecter ses engagements déclarés en matière de droits humains.

Défendre les droits humains, cela implique davantage que des belles paroles ou l’adoption d’une politique. Cela implique pour la FIFA d’utiliser son capital politique et d’exercer une véritable pression sur les gouvernements pour qu’ils mettent fin aux atteintes aux droits humains liées à ses activités mais sur lesquelles elles n’a pas de contrôle direct. Il s’agit, par exemple, d’affronter le gouvernement du Qatar au sujet de la loi répressive sur le parrainage qui conduit au travail forcé pour les travailleurs étrangers qui construisent les stades et autres infrastructures pour la Coupe du monde de 2022.

Le mois dernier, l’auditeur indépendant chargé de contrôler l’organisation de la Coupe du monde de 2022 au Qatar a rendu publiques des preuves montrant que les ouvriers employés sur des chantiers liés à cet événement sont obligés de payer des frais de recrutement illégaux et de travailler des mois d’affilée sans un jour de congé, et qu’ils ne portent pas plainte à cause des intimidations exercées par leurs patrons. Les récentes déclarations du gouvernement portant sur des réformes concernant les travailleurs étrangers sonnent faux.

Pourtant, la FIFA s’est jusqu’à présent montrée incroyablement réticente à affronter le Qatar sur cette question. L’annonce, cette semaine, que la compagnie aérienne nationale Qatar Airways devenait partenaire officiel de la FIFA jusqu’en 2022 suscite d’énormes interrogations quant à un tel changement de cap dans les cinq années à venir.

La FIFA va-t-elle, au risque de compromettre ses relations commerciales, défendre les travailleurs migrants et demander de véritables réformes tant qu’il lui est encore possible d’apporter de réels changements ?

La FIFA a publiquement changé sa position en ce qui concerne les droits humains. Nous allons maintenant voir si les dirigeants mondiaux du football vont soutenir cette nouvelle position avec des mesures concrètes et efficaces.
La FIFA a choisi en 2010 d’accorder au Qatar l’organisation de la Coupe du monde. Elle doit à présent assumer ses responsabilités et régler les problèmes en matière de droits humains qui découlent de cette décision.

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