La politique de l’Australie à l’égard des réfugiés vise à infliger autant de souffrance que possible Anna Shea, chercheuse et conseillère juridique spécialiste des droits des migrants et des réfugiés à Amnesty International

Dans un bar isolé et défraîchi, une jeune femme que j’appellerai Jane m’explique : « J’ai choisi cet endroit parce qu’il est très bruyant, et nous risquons moins d’être surveillées. »

Jusqu’à présent, nous avions communiqué par messages chiffrés, pour que les autorités locales n’aient pas vent de notre rencontre. Je me trouvais dans un pays qui avait récemment promulgué une loi l’autorisant à engager des poursuites et à emprisonner quiconque révèle des informations sur des opérations menées par le gouvernement hors de ses frontières. En acceptant de me rencontrer, Jane a fait preuve d’un réel courage. Beaucoup avaient trop peur pour me rencontrer – ou même me parler au téléphone. Au bar, Jane a évoqué pendant des heures les violations des droits humains dont elle a été témoin. À plusieurs moments, elle a éclaté en sanglots.

En tant qu’avocate spécialisée dans la défense des droits humains à Amnesty International, j’ai l’habitude de prendre des dispositions complexes pour garantir la sécurité et l’anonymat des personnes que j’interviewe dans des pays autoritaires. J’ai également l’habitude d’écouter des histoires traumatisantes d’atteintes aux droits humains.

Toutefois, cette rencontre clandestine n’a pas eu lieu au Belarus, en Chine ni en Ouzbékistan, mais en Australie, nation libérale et démocratique. Et nous n’avons pas évoqué de secrets d’État, mais simplement la santé et le bien-être d’hommes, de femmes et d’enfants en quête de protection en Australie.

Le nouveau rapport qu’a publié Amnesty International le 17 octobre, Island of Despair (une synthèse est disponible en français) , expose en détail les mesures prises par le gouvernement australien pour repousser les demandeurs d’asile loin de son territoire et dissimuler l’ampleur des violations qui ont lieu dans ses centres de « traitement extraterritorial ».

L’approche de l’Australie vis-à-vis des demandeurs d’asile – les personnes qui fuient des pays dangereux tels que l’Irak, la Somalie et la Syrie – est axée sur la dissuasion. Ceux qui tentent d’entrer en Australie clandestinement par bateau, sont soit repoussés, soit arrêtés et relégués dans des centres de « traitement » isolés.

L’un de ces centres se trouve sur la minuscule île de Nauru, au beau milieu du Pacifique. Elle compte 10 000 habitants et sa superficie est de 21 km2. Une fois transférés là-bas, les demandeurs d’asile et les réfugiés reçoivent des soins médicaux insuffisants, sont la cible de violences infligées par des habitants de l’île, et leurs enfants sont victimes d’abus et privés d’éducation. Ils ne peuvent pas quitter Nauru, même lorsqu’ils ont obtenu le statut de réfugiés.

Il est étonnant que le gouvernement australien ait réussi à « vendre » ce modèle comme humanitaire.

Dans son roman de science-fiction 1984, George Orwell inventa le terme « double pensée ». La double pensée est définie comme suit : « Connaître et ne pas connaître. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle.  »

La double pensée est le seul concept capable d’expliquer comment le gouvernement australien trompe son électorat et le reste du monde sur sa politique à l’égard des personnes en quête de protection internationale.

En effet, tout en affirmant mener une politique humanitaire qui vise à sauver des vies (en décourageant les réfugiés potentiels de tenter des traversées périlleuses en mer pour gagner l’Australie), le gouvernement reconnaît que pour qu’elle « fonctionne », cette politique doit être cruelle. Le Premier ministre australien Malcolm Turnbull a admis que la politique de gestion extraterritoriale des réfugiés est rude, et pourrait être qualifiée de cruelle. Serait-ce donc la double pensée qui permet à Malcolm Turnbull, lorsqu’il déclare aux Nations unies que la politique australienne de contrôle des frontières est « la meilleure du monde », ainsi qu’au ministre australien de l’Immigration Peter Dutton, lorsqu’il assure que Nauru est « sûre » pour les réfugiés, de garder leur sérieux ?

La double pensée ne s’arrête pas là.

L’Australie affirme que la responsabilité des réfugiés à Nauru incombe aux autorités nauruanes. Et pourtant, c’est l’Australie qui empêche ces personnes d’accepter les offres de réinstallation d’un pays tiers – la Nouvelle-Zélande.

De même, le gouvernement australien, en réaction aux milliers de rapports d’incidents récemment révélés par The Guardian, a déclaré que ces documents – qui brossent le sombre tableau d’un système défaillant et d’une négligence délibérée – démontrent au contraire l’efficacité de son système de signalement d’incidents.

Visiblement, dans la zone d’ombre que constitue le discours du gouvernement australien sur les réfugiés, « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ».

Jane, l’une des nombreuses personnes à partager courageusement des informations sur la situation à Nauru au risque de poursuites pénales, a vu clair dans la double pensée officielle. Dans l’intérêt des 1 200 hommes, femmes et enfants pris au piège sur l’île de Nauru, il est grand temps que d’autres suivent son exemple.

Plus généralement, il faut dénoncer l’imposture du gouvernement australien qui prétend « sauver des vies » pour ce qu’elle est, un mensonge, et la démanteler. L’argument selon lequel la fin justifie les moyens entraîne sur une voie bien sombre – qui ferait paraître 1984 bien lumineux en comparaison.

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