La politique migratoire de l’UE est cruelle et absurde Iverna McGowan, directrice du bureau d’Amnesty International auprès des institutions européennes

Noori, réfugié syrien détenu dans un commissariat de l’île grecque de Lesbos, qui attend avec inquiétude de savoir s’il sera envoyé en Turquie, incarne probablement mieux que quiconque toutes les défaillances des politiques migratoires actuellement suivies par l’UE.

S’il est renvoyé, un autre réfugié obtiendra une place en Europe. La Turquie quant à elle reçoit de l’argent pour retenir la grande majorité des réfugiés sur son sol et s’est vu promettre toute une série d’autres contreparties.

C’est là la conséquence de l’accord UE-Turquie. Noori risque de servir de devise humaine sur le marché de la politique étrangère de l’UE, où les droits humains sont échangés contre des gains politiques dénués de toute vision à long terme.

Les instruments de politique étrangère de l’UE sont aujourd’hui mobilisés pour enrayer l’immigration : cette tendance est de plus en plus marquée et, cette semaine, le Conseil européen semble s’apprêter à l’incorporer davantage encore dans sa ligne de conduite. À la Déclaration UE-Turquie faite en mars viennent s’ajouter l’« Action conjointe pour le futur » conclue avec l’Afghanistan et les « pactes » UE-Liban et UE-Jordanie en matière de migrations. D’autres accords sont en cours de négociation avec l’Éthiopie, le Mali, le Niger, le Nigeria et le Sénégal.

Même s’ils varient sur le fond, ces accords reposent systématiquement sur le même principe : l’UE fournit un appui financier, une aide au développement et des engagements commerciaux dès lors que le pays accepte d’empêcher l’immigration illégale et de faciliter le retour de personnes en quête d’asile ou d’une vie meilleure en Europe.

L’UE et ses États membres nient officiellement tout lien de cause à effet entre les généreuses sommes promises au titre du développement, entre autres initiatives d’assistance, et la conclusion fortuite d’accords migratoires quelques jours ou semaines après lesdits engagements financiers. Personne toutefois n’est dupe.

Un jeune Afghan que j’ai récemment rencontré sur l’île de Lesbos et qui vit dans le camp de Moria dans des conditions déplorables, m’a demandé, le regard désespéré : « Est-ce vrai que mon gouvernement a accepté de l’argent de l’UE afin qu’elle ait un prétexte pour me renvoyer dans mon pays ? »

Des responsabilités esquivées

Soyons lucides : l’UE ne tente pas d’externaliser ses responsabilités envers les réfugiés parce que ses capacités d’accueil sont atteintes. En réussissant à rejoindre l’Europe, Noori fait partie d’une minorité. Sur les 10 pays qui accueillent le plus de réfugiés au monde, aucun n’est membre de l’UE.

Les faits et les chiffres trahissent une vérité embarrassante : alors que nous sommes confrontés à l’une des pires crises de réfugiés au monde, l’UE et ses États membres appliquent une politique d’esquive, et non de partage, des responsabilités.

Dans le cadre plus large de sa politique étrangère, l’UE se retrouve également dans une position incohérente peu confortable. Les propos tenus récemment par les ministres des Affaires étrangères de l’UE, qui ont affirmé que « la protection des civils en Syrie devait être la priorité de la communauté internationale », sonnent creux aux oreilles de Syriens comme Noori bloqués sur Lesbos, quand ils sont confrontés à la cruelle réalité des politiques de l’UE.

Alors que les bombes pleuvent sur Alep, le nombre de personnes qui fuient va inévitablement continuer d’augmenter. Les dirigeants de l’UE ont sciemment fermé les yeux sur les conséquences de l’accord à la frontière turco-syrienne, où des opérations de patrouilles turques sont organisées pour principalement empêcher les gens de quitter la Syrie.

Amnesty International et d’autres organisations indépendantes ont recensé à plusieurs reprises des cas de réfugiés renvoyés illégalement ou bien tués ou blessés par balle à la frontière. Ceux qui réussissent à franchir la frontière viendront grossir les rangs de réfugiés que la Turquie ne parvient déjà pas à absorber.

Les pays de l’UE ne peuvent pas de façon crédible d’une part dénoncer les crimes commis à Alep et d’autre part ériger des barrières empêchant les victimes de ces crimes – des hommes, des femmes et des enfants – d’exercer leur droit à une protection internationale.

À tout le moins, des places supplémentaires devraient être offertes pour la réinstallation des réfugiés et tous les renvois vers la Turquie être suspendus.

L’UE est impliquée

L’UE et ses États membres cherchent à nouer des accords similaires avec plusieurs États qui ne respectent pas les droits humains. De tels efforts sont intrinsèquement dangereux.

Prenons l’exemple du Soudan. Selon les médias du pays, les autorités soudanaises ont chargé les Forces de soutien rapide (RSF), tristement célèbres pour les graves atteintes aux droits humains que commettent leurs membres, de certains aspects du contrôle migratoire relevant du Processus de Khartoum (initiative pour la route migratoire UE-Corne de l’Afrique).

Certes, l’UE ne finance pas directement les forces de sécurité soudanaises, mais elle ne peut ignorer que les mesures prises par le Soudan pour limiter l’immigration clandestine comportent un risque extrêmement élevé de violations des droits humains à l’encontre de migrants et de réfugiés.

Tout partenariat dans le domaine du contrôle des migrations risque donc de financer et de légitimer une situation où, presque inévitablement, les migrants et les réfugiés seront exposés à de graves atteintes à leurs droits.

Le Soudan n’est pas le seul pays qui suscite ce type d’inquiétudes.

Cette année, une déclaration publiée conjointement par l’UE et le Nigeria sur des questions de justice a reconnu les graves violations des droits humains commises par les forces de sécurité nigérianes. Une résolution adoptée récemment par le Parlement européen a elle aussi mis en évidence d’autres préoccupations, notamment de torture, au Nigeria.

Depuis de nombreuses années, l’UE investit dans la réforme de la justice nigériane. Aujourd’hui, même si elle a exposé publiquement les difficultés rencontrées au Nigeria, elle est prête à enrôler le pays pour qu’il participe lui aussi au contrôle de ses frontières.

En confiant une mission de contrôle migratoire à un pays qui est dépourvu de système d’asile opérant, mais qui compte l’un des plus grands nombres de personnes déplacées sur son sol (plus de deux millions) et affiche un triste bilan en matière de droits humains, l’UE et ses États membres risquent de se rendre complices de toute une série de graves atteintes aux droits humains.

Le fait de donner la priorité à la coopération dans le domaine des migrations par rapport à des objectifs à long terme, par exemple au respect des droits humains, risque d’aggraver la pauvreté, les conflits et d’autres fléaux qui poussent les gens à quitter leur foyer et, dans un monde où une entité aussi riche que l’UE porte atteinte aux droits des migrants et des réfugiés, nous serons forcément témoins de nouveaux conflits, d’une plus grande instabilité et de personnes en mouvement toujours plus nombreuses.

De hauts responsables de l’UE affirment que le « financement des renvois » vise à empêcher des gens d’entreprendre de périlleux voyages et à démanteler les réseaux de trafic illicite. En réalité, c’est l’absence de voies légales et sûres qui contraint en premier lieu les migrants à emprunter des itinéraires aussi dangereux.

Si les véritables desseins de l’UE étaient humanitaires, la réinstallation, l’octroi de visas humanitaires, l’ouverture de voies de migration légales et l’accès à l’asile à ses frontières terrestres seraient non seulement des moyens bien plus efficaces et humains de les servir mais témoigneraient aussi, avouons-le, d’une approche plus responsable et plus stratégique.

Cet article a initialement été publié par EUobserver

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