« La vie est vraiment misérable ici » : quatre ans après les homicides de Marikana, rien n’a changé pour les mineurs de Lonmin Par Muleya Mwananyanda, directrice adjointe pour l’Afrique australe à Amnesty International

Cela aurait dû être un coup de semonce. Lorsque la police sud-africaine a ouvert le feu sur des mineurs grévistes sur le site de la mine de platine de Marikana le 16 août 2012, faisant 34 victimes, le monde entier a tourné son regard vers l’usage de la force par la police, mais aussi vers les conditions misérables dans lesquelles vivaient les mineurs.

Propriétaire de la mine, la compagnie Lonmin, dont le siège se trouve à Johannesburg et qui n’ignore rien des conditions de logement déplorables dans lesquelles vivent nombre de ses employés, aurait dû recevoir un électrochoc et agir. D’autant que la Commission Farlam, nommée par le gouvernement, a révélé que ses manquements avaient contribué aux tensions et aux conflits liés au travail.

Lonmin aurait dû prendre en compte ces 34 vies perdues et s’engager à prendre un nouveau départ, en s’attachant tout particulièrement à s’acquitter de ses engagements au niveau du logement.

Mais la réalité fut toute autre. Amnesty International a analysé la réponse de Lonmin face aux conclusions de la Commission Farlam en matière de logement, et s’est intéressée à sa volonté d’améliorer les conditions pour ses employés.

Marikana est aujourd’hui une terre faite de roche poussiéreuse et d’eau boueuse, où des milliers de personnes vivent dans des quartiers informels, sans accès à l’électricité, à des installations sanitaires appropriées ni à l’eau courante. Ils sont désespérés et en colère. En bref, rien n’a changé depuis quatre ans. Lonmin a déclaré à Amnesty International que 13 500 mineurs n’ont toujours pas de logement adéquat.

Le plus grand quartier informel de Marikana est Nkaneng, où vivent de nombreux mineurs de Lonmin. Les latrines à fosse sont communes à de nombreux foyers, l’eau est rare et le système d’égouts inexistant. Les foyers qui ont l’électricité l’obtiennent via des branchements illégaux.

Les cabanes, faites de tôle et de matériaux de récupération, sont exposées au froid, à l’humidité, à la chaleur, à la pluie et au vent. Il est plus que facile de s’y introduire par effraction – elles peuvent littéralement être démontées – et il est impossible de s’y sentir en sécurité.

La majorité des mineurs employés par Lonmin sont des travailleurs migrants, originaires de lointaines provinces d’Afrique du Sud ou de pays voisins comme le Lesotho ou le Mozambique. En 2016, les migrants représentent plus de la moitié des 20 000 travailleurs permanents employés par Lonmin à Marikana.

C’est pourquoi la question du logement revêt une telle importance. Les gens arrivent souvent ici sans connaître personne et sans aucun soutien dans le secteur – leurs lieux d’habitation et de travail deviennent toute leur vie. En outre, il s’agit majoritairement d’hommes seuls, dont beaucoup ont des familles et des foyers permanents ailleurs.

Généralement, ces hommes sont logés dans des foyers de style caserne, et ils s’entassent parfois jusqu’à 18 dans une seule chambre. Lonmin verse une allocation aux mineurs qui ne sont pas logés dans les foyers rénovés, mais de toute évidence, ceux qui prévoient de rentrer dans leur région ou leur pays d’origine ne souhaitent pas investir dans un deuxième logement.
PK, mineur de 50 ans originaire de la province du Cap-Est, qui n’a pas souhaité que son nom soit divulgué, a déclaré à Amnesty International : « Mon projet reste de rentrer chez moi, je ne veux pas acheter une maison ici en raison de mon âge. Je ne veux pas m’installer ici parce que chez moi, j’ai ma famille. »

Faisant preuve d’un grand cynisme, Lonmin se sert de la situation de ses employés comme excuse pour justifier le fait qu’elle ne construit pas de logements adéquats dans le secteur, faisant valoir qu’ils ne veulent pas acheter de maison.

Ainsi, alors que les foyers de travailleurs sont progressivement supprimés, de nombreux mineurs se retrouvent dans des quartiers informels comme Nkaneng, où la vie quotidienne est une lutte permanente.

TM, actuellement au chômage, est arrivée ici depuis la province du Cap-Est pour chercher du travail en 1998. Elle vit dans une cabane en tôle à Nkaneng, à côté de toilettes qu’utilisent, tenez-vous bien, 100 personnes.

Lorsqu’il pleut, TM met ses bottes en caoutchouc et s’active pendant des heures avec une pelle pour que l’eau sale n’entre pas chez elle. Si par malchance elle n’est pas là au moment où l’eau arrive, elle retrouve sa cabane inondée et passe la nuit à se faire un coin sec pour dormir.

TM habite à Marikana depuis près de 20 ans, ce qui montre à quel point la pauvreté y est ancrée, et à quel point il est difficile d’en sortir.

Le gouvernement sud-africain a tenté de faire face au problème du logement pour les mineurs en fixant dans la Charte minière des normes que les compagnies doivent respecter.

Elle leur demande d’élaborer et d’adhérer à des Plans sociaux et pour l’emploi (Social and Labour Plans, SLP), qui comportent un volet sur l’amélioration des conditions de logement des mineurs. Il est clair qu’améliorer la vie de ses employés figure tout en bas de la liste des priorités de Lonmin.

En 2006, l’entreprise avait promis, d’ici 2011, de supprimer progressivement tous les foyers non mixtes et de convertir 114 foyers existants en logements pour familles ou personnes seules, de construire 5 500 maisons supplémentaires pour les employés et de veiller à ce que les parcelles destinées à accueillir les maisons soient viabilisées pour l’eau, l’électricité et les égouts.

En 2012, au moment de la grève, les mineurs étaient déjà très mécontents de leurs conditions de vie. Malgré ses promesses, Lonmin avait construit trois maisons-témoins et converti 60 foyers.

Dans les entretiens et les courriers échangés avec des cadres de Lonmin en 2016, Amnesty International a mis au défi la compagnie d’expliquer comment elle pouvait justifier ses manquements en matière de logement et ce qu’elle comptait faire pour résoudre le problème. Fait inquiétant, tout en reconnaissant la gravité du problème du logement à Marikana, des cadres de l’entreprise ont déclaré que la compagnie n’avait pas l’intention de construire les 5 500 logements initialement promis dans son Plan social et pour l’emploi de 2006.

Usant d’un jargon d’entreprise classique, Lonmin a déclaré à Amnesty International qu’elle souhaite se focaliser sur l’avenir. Pourtant, en se penchant sur les propositions actuelles, il apparaît que Lonmin reprend les mêmes méthodes ayant déjà échoué. En mai 2016, elle n’avait pas fourni un seul logement supplémentaire aux mineurs.

Lonmin a rompu sa promesse, et refuse d’y accorder de l’importance. Questionnée sur le fait qu’elle n’a pas rempli ses obligations, elle a égrené une longue liste d’excuses contradictoires, invoquant la crise financière et la pénurie d’infrastructures dans la région.

Quelle que soit l’entreprise, cette situation serait injustifiable. Dans le cas de Lonmin, ce qui la rend inexplicable, c’est qu’elle s’obstine dans ses manquements, lors même que le problème du logement à Marikana a contribué aux tensions de 2012.

En janvier, une tempête a frappé Nkaneng et de nombreuses cabanes alors que les travailleurs se trouvaient à l’intérieur. Ceux qui ont perdu leur logement sont hébergés provisoirement dans les foyers rénovés de Lonmin, qui leur a demandé de retourner à Nkaneng – dans l’indignité des cabanes surpeuplées, où il faut se laver là où l’on dort, et qui menacent de s’écrouler à tout instant, mettant en péril la vie des habitants.

Que faut-il pour que Lonmin montre enfin qu’elle n’est pas indifférente à leur sort ? Une autre tempête, une autre grève ? La justice n’a que trop tardé, et les excuses et les mensonges ne suffisent plus.

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