Les attentats meurtriers risquent de compromettre le respect des droits humains en Tunisie

Par Sara Hashash, attachée de presse pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International, depuis Tunis.

Après l’attentat-suicide contre un bus de la garde présidentielle dans le centre de Tunis le 24 novembre, la vie dans la capitale semble avoir repris son cours normal aujourd’hui. Les rues sont bondées, nombreux sont ceux qui se rendent au travail, les enfants vont à l’école et la foule des travailleurs venus de banlieue s’entasse dans les trams verts qui sillonnent les rues animées.

Cependant, il ne fait aucun doute que l’attentat d’hier, qui a fait au moins 12 morts parmi les membres des forces de sécurité et 20 blessés au cœur de la capitale, a ébranlé la Tunisie jusque dans ses fondations. C’est la première attaque de ce type à prendre pour cible les forces de sécurité dans l’une des principales artères de la ville, non loin de bâtiments ministériels, à l’heure de pointe. Dans un sombre discours à la nation prononcé hier, le président Beji Caid Essebsi a décrété l’état d’urgence pour une période de 30 jours, pour la deuxième fois cette année. Un couvre-feu nocturne a été instauré dans la capitale jusqu’à nouvel ordre.

Les projections dans le cadre des Journées cinématographiques de Carthage, qui réunissaient cette semaine à Tunis des réalisateurs et des acteurs venus du monde arabe et d’Afrique, ont été annulées pour la soirée. L’équipe d’Amnesty International chargée des recherches sur la Tunisie était arrivée à Tunis pour promouvoir son rapport sur les violences sexuelles et liées au genre à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. L’organisation a décidé de suspendre cet événement en raison de l’attentat.

La première préoccupation de la nation aujourd’hui est de garantir la sécurité et de lutter contre le terrorisme. Les sujets relatifs aux droits humains, tels que les violences faites aux femmes, sont pour l’instant relégués au second plan. Le slogan « Ensemble contre le terrorisme » a tourné en boucle sur les écrans de télévision, tout comme des vidéos militaires scandant la résilience et la ténacité de la Tunisie. Les Tunisiens exigent une réponse ferme à la menace que représente le groupe armé autoproclamé État islamique (EI) et les groupes similaires.

Le pays est toujours sous le choc de deux attentats meurtriers perpétrés cette année. En mars, des hommes armés ont attaqué le musée du Bardo à Tunis, faisant plus de 20 morts, pour la plupart des touristes étrangers. Trois mois plus tard, en juin, un homme armé a ouvert le feu sur des touristes sur une plage de Sousse, faisant 38 victimes. L’état d’urgence, décrété le 4 juillet, n’avait été levé que début octobre.

Peu après ces attaques, le Parlement a adopté en urgence une nouvelle loi antiterroriste. Elle englobe une série de dispositions problématiques : elle renforce les pouvoirs de surveillance des forces de sécurité, confère aux autorités une marge de manœuvre pour restreindre la liberté d’expression et autorise la détention au secret pendant 15 jours des personnes accusées d’infractions liées au terrorisme sans pouvoir consulter un avocat ni contacter leur famille, ce qui augmente les risques de torture et de mauvais traitements.

La Tunisie est souvent citée comme la seule réussite parmi les soulèvements de 2011 qui ont secoué le monde arabe. En 2014, le pays a adopté une Constitution qui prévoit d’importantes garanties en matière de droits humains. Le Quartet du dialogue national tunisien a reçu le prix Nobel de la Paix 2015 pour son travail visant à éviter que le pays ne sombre dans une crise politique grâce à la négociation.

Pour de nombreux Tunisiens, les défenseurs expérimentés des droits humains entravent la nécessité pour la nation de se montrer « ferme contre le terrorisme ». Or, il n’en est rien : ils défendent les droits fondamentaux qui sont essentiels pour garantir l’état de droit en Tunisie. Le dernier attentat ne devrait pas susciter de réaction violente contre les défenseurs de la liberté d’expression et des libertés civiles.

L’état d’urgence décrété confère une nouvelle fois au gouvernement des pouvoirs étendus lui permettant de restreindre les droits humains. La dernière fois, les autorités avaient interdit les manifestations dans le pays et recouru à une force excessive pour disperser les manifestants.

Certains signes montrent déjà que la liberté d’expression, droit constitutionnel, est menacée. La semaine dernière, le directeur de la télévision nationale tunisienne a été limogé après la diffusion d’images de la tête coupée de Mabrouk Soltani, un jeune berger dont l’homicide a été revendiqué par des membres d’un groupe armé ayant prêté allégeance à l’EI, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid, le 13 novembre. Le ministère tunisien de la Justice a publié une déclaration peu après, avertissant que les journalistes qui diffusent ou promeuvent de telles images pourraient être poursuivis pour atteinte aux efforts du pays dans la lutte contre le terrorisme.

Reporters sans frontières a également annoncé que 30 journalistes arrivés sur les lieux de l’attentat d’hier soir ont été frappés, insultés ou ont vu leurs équipements endommagés par des policiers en civil : le droit de couvrir l’actualité de manière indépendante – et le droit à l’information – est menacé.

Suspendre la vie normale et restreindre les libertés civiles comporte le risque que d’autres droits fondamentaux ne soient mis à mal.

Le gouvernement tunisien doit reconnaître qu’il ne s’agit pas de l’un ou de l’autre. Le devoir de l’État est de protéger le doit à la vie et de garantir la sécurité de la population, tout en respectant les droits humains et les libertés civiles. Il doit veiller à ne pas retomber dans le piège de la répression et des violations des droits humains contre lesquelles les Tunisiens se sont soulevés il y a près de cinq ans.

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