Les Rohingyas fuyant le Myanmar confrontés à des difficultés en Thaïlande par Audrey Gaughran, chargée des questions relatives aux enjeux internationaux à Amnesty International

Au cours du dernier mois, le monde a assisté avec horreur à l’impitoyable campagne de nettoyage ethnique menée par l’armée du Myanmar contre la minorité rohingya dans l’ouest du pays. Près de 500 000 femmes, hommes et enfants ont déjà franchi la frontière avec le Bangladesh, laissant derrière eux des proches morts, des villages incendiés et un territoire dévasté.

La communauté internationale a, à juste titre, porté son attention sur les horreurs précipitant l’exode massif des Rohingyas, mais les voisins du Myanmar manquent encore cruellement de préparation pour supporter les retombées de cette crise.

Bien qu’il soit une terre d’accueil, le Bangladesh peine naturellement à gérer l’afflux soudain de personnes affamées et en détresse. En Asie du Sud-Est continentale, seul le Cambodge – loin d’être un modèle de respect des droits humains – est partie à la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. La région compte des centaines de milliers de réfugiés, mais ceux-ci sont privés d’accès aux protections en matière d’asile, régulièrement arrêtés et détenus, et mis au ban de la société.

Historiquement, la Thaïlande a toujours porté le fardeau des crises des droits humains au Myanmar. Depuis le milieu des années 1980, des camps de réfugiés bordant sa frontière occidentale abritent des villageois fuyant les violentes opérations anti-insurrectionnelles du Myanmar contre les groupes armés ethniques. Aujourd’hui, plus de 100 000 réfugiés demeurent dans ces camps tandis que le processus de paix du Myanmar s’affaiblit et que le gouvernement ne prend pas les dispositions nécessaires pour leur rapatriement. De nombreux exilés politiques du Myanmar ont également cherché une protection en Thaïlande, notamment à la suite de la répression du mouvement en faveur de la démocratie en 1988 et 2007.

Cependant, ces dernières années, le lien le plus visible de la Thaïlande avec la grave situation des droits humains au Myanmar a été le cas des Rohingyas. La Thaïlande a longtemps été une plaque tournante des réseaux de traite des êtres humains transportant des réfugiés rohingyas et des migrants bangladais vers la Malaisie et d’autres pays de destination. En 2015, la « découverte » de camps de traite et de charniers dans le sud de la Thaïlande – les autorités thaïlandaises connaissaient l’existence de ces camps depuis des années et se sont rendues complices des activités des trafiquants – a précipité une répression menée par les autorités thaïlandaises et malaisiennes. En réaction, les trafiquants ont abandonné des bateaux transportant des réfugiés et des migrants en pleine mer, bien souvent sans leur laisser suffisamment d’eau, de nourriture ou de carburant.

Le rapport Between a Rock and a Hard Place, rendu public le 28 septembre par Amnesty International, décrit la façon dont les autorités militaires de la Thaïlande ont réagi à la crise des bateaux bloqués en mer en 2015 en appliquant une politique de renvois forcés déjà mise en œuvre par les précédents gouvernements. La marine thaïlandaise a repoussé des bateaux remplis de réfugiés affamés et dénutris dans les eaux internationales, les condamnant à dériver vers la Malaisie ou l’Indonésie. Des chercheurs d’Amnesty International se sont entretenus avec des réfugiés qui ont raconté le sentiment de désespoir qu’ils ont ressenti après avoir été refoulés en mer malgré leur état de détresse. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), au moins 370 personnes sont mortes en mer pendant la crise. Amnesty International craint que ce chiffre ne soit bien en-deçà de la réalité.

À l’approche de la reprise de la « saison de la navigation », il est probable qu’une partie des centaines de milliers de Rohingyas logeant dans des camps de fortune sordides au Bangladesh tentera les traversées potentiellement mortelles du golfe du Bengale et de la mer d’Andaman. Bien que leurs actions en 2015 aient été largement condamnées, les autorités thaïlandaises ont envoyé des messages contradictoires concernant leur politique actuelle à l’égard des Rohingyas. Il y a un mois, le Premier ministre Prayut Chan-O-Cha a déclaré que les autorités se « préparaient à recevoir » les Rohingyas fuyant le Myanmar. Plus récemment, un officier de l’armée thaïlandaise a indiqué que la marine repousserait les bateaux transportant des réfugiés rohingyas s’ils pénétraient dans les eaux territoriales thaïlandaises.

L’exode des Rohingyas du Myanmar fait les gros titres en ce moment, mais il est important de se rappeler que ce ne sont pas les seules personnes ayant besoin d’une protection internationale que la Thaïlande a mal accueillies.

Comme le souligne Amnesty International dans son nouveau rapport, à plusieurs reprises ces trois dernières années, les autorités thaïlandaises ont renvoyé de force des réfugiés et des demandeurs d’asile vers leur pays d’origine à la demande de gouvernements étrangers. En 2015, la Thaïlande a remis un groupe de 109 demandeurs d’asile de la minorité ouïghoure aux autorités chinoises à Bangkok. Ces personnes ont ensuite été embarquées à bord d’un avion affrété avec une cagoule noire placée sur la tête, entourées de membres des forces de sécurité chinoises. On ignore leur statut et leur situation en Chine à l’heure actuelle. Quelques mois après, les autorités thaïlandaises ont renvoyé de force deux militants politiques chinois qui avaient été reconnus comme réfugiés par le HCR et devaient bénéficier d’une réinstallation au Canada.

Plus récemment, en mai 2017, la Thaïlande a cédé à la pression du gouvernement turc en contribuant à l’extradition d’un ressortissant turc soupçonné d’entretenir des liens avec l’imam exilé Fethullah Gülen. Cet homme a été arrêté peu après avoir atterri à Istanbul.

Ces graves violations des droits humains reposent sur une énorme faille dans la législation et les politiques de la Thaïlande relatives aux réfugiés. Le droit thaïlandais n’offre pas de statut juridique aux réfugiés et aux demandeurs d’asile, et il ne prévoit aucune mesure officielle pour protéger les personnes qui fuient des persécutions et des violations des droits humains dans un autre pays. Par conséquent, les réfugiés, comme tous les autres migrants en situation irrégulière, sont considérés comme « clandestins » et subissent arrestations, placements en détention et expulsions. Si la Thaïlande s’est heureusement engagée à renforcer la protection des réfugiés, il ne s’agit pour l’instant que de promesses en l’air.

Étant aujourd’hui le théâtre de la crise des réfugiés qui connaît le développement le plus rapide au niveau mondial, l’Asie du Sud-Est a plus que jamais besoin d’une impulsion et d’un modèle positif pour le traitement des réfugiés. La Thaïlande, avec sa longue histoire d’accueil des personnes qui fuient la persécution, doit se montrer à la hauteur de ce rôle.

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