Mexique. « C’est comme si nous étions un caillou dans la chaussure du gouvernement » Par Josefina Salomón

Josefina Salomón est rédactrice au Service de presse d’Amnesty International au Mexique

Il y a à peine plus d’un an, c’était un endroit banal. Un centre de formation rural au fin fond d’une région verdoyante de l’État de Guerrero, dans le sud du Mexique.

Mais aujourd’hui, il suffit de se rendre à l’école normale rurale Raúl Isidro Burgos d’Ayotzinapa pour comprendre la situation des droits humains au Mexique.

Quarante-trois chaises orange sont posées, parfaitement alignées dans un coin du terrain de basketball extérieur miteux, au milieu d’une dizaine de bâtiments dégradés où environ 500 jeunes hommes mangent, étudient et dorment. Une photo orne chacune des chaises, accompagnée de lettres poignantes, de fleurs orange et de présents. Elles témoignent d’une terrible histoire.

« Personne ne peut vivre ce que nous avons vécu », me dit Mario, un étudiant en première année à Ayotzinapa.

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École normale rurale Raúl Isidro Burgos à Ayotzinapa © Amnesty International/ Sergio Ortiz Borbolla.

Il fait référence aux 43 étudiants de l’école arrêtés arbitrairement et violemment et victimes de disparitions forcées aux mains de la police le 26 septembre 2014, dans la ville voisine d’Iguala. Six personnes, dont trois des étudiants, ont été tuées. Les jeunes hommes essayaient de trouver des bus pour se rendre à une manifestation à Mexico City et n’ont plus été vus depuis.

Le jeune homme de 20 ans fait nerveusement le tour du terrain de basket, les épaules courbées, tripotant son téléphone portable, regardant l’horizon et souriant nerveusement en choisissant avec soin ses mots pour décrire l’horreur.

Il s’est inscrit à l’école deux mois après les évènements du 26 septembre. Après qu’« Ayotzinapa » soit devenu synonyme de disparitions au Mexique.

Mario s’arrête sur deux des photos. Saúl Bruno García et Leonel Castro Abarca, deux étudiants de deuxième année avec qui il était ami depuis le lycée. Ils avaient convaincu Mario de s’inscrire à l’école.

Mais après leur disparition forcée, la décision de quitter son village pour s’installer ici, à trois heures de route, n’était pas évidente. La mère de Mario avait peur et elle n’était pas la seule. Certains étudiants, trop effrayés, ne sont pas revenus en cours depuis la tragédie.

« Lorsque j’ai appris que Saúl et Leonel avaient disparu, je n’y croyais pas. Nous avions échangé des messages la veille seulement. Ma mère a eu peur lorsqu’elle a appris ce qui s’était passé, mais je lui ai dit "qui ne tente rien, n’a rien", et je suis venu. »

Pour de jeunes hommes comme Mario, qui ont grandi dans des familles rurales avec très peu de moyens, une école comme celle d’Ayotzinapa représente non seulement une chance d’étudier, mais également d’avoir trois repas par jour et un endroit où dormir. C’est leur seule chance de recevoir une éducation supérieure et leur seule chance d’avancer dans la vie.

L’école fait partie d’un projet éducatif ambitieux mis en place dans les années 1920, au lendemain de la révolution mexicaine, et visant à fournir aux jeunes hommes issus d’un milieu rural marginalisé une éducation spécialisée. L’idée était de combiner des matières académiques et des connaissances pratiques sur la culture des terres et d’encourager le militantisme social.

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Mario, étudiant d’Ayotzinapa

Mais depuis, les gouvernements conservateurs successifs ont vu ces écoles comme des laboratoires à problèmes et les ont pris pour cible sans relâche.

En 2011, deux étudiants sont morts lors d’une attaque particulièrement violente de la police fédérale et locale contre des étudiants organisant une manifestation sur une route près d’Ayotzinapa. Depuis, les budgets ont été réduits. À tel point que des 26 écoles qui avaient initialement été ouvertes dans le pays, seules 17 sont aujourd’hui encore ouvertes.

Les problèmes sont évidents

Les bâtiments surpeuplés et décrépis, les fenêtres brisées, les salles de bain miteuses et les dortoirs qui abritent plus de personnes qu’ils ne devraient attestent de la croisade évidente que le gouvernement a lancé contre les « normalistas ».

Des chargés de campagne locaux ont déclaré que la récente disparition des 43 étudiants était une tentative cruelle de faire cesser leur militantisme actif et de faire savoir clairement qu’ils n’ont pas leur place dans le Mexique d’aujourd’hui.

« Nous n’avons jamais reçu beaucoup de soutien de la part du gouvernement, mais maintenant nous en recevons encore moins. C’est comme si nous étions un caillou dans la chaussure du gouvernement. Nous nous efforçons d’obtenir plus de moyens pour pouvoir étudier correctement, dans la dignité. Tout ce que je veux c’est devenir enseignant, enseigner et aider ma famille », déclare Mario.

Pourtant, au lieu de décourager les étudiants, les problèmes semblent les motiver et renforcer leur détermination à se battre afin de veiller à ce que l’école reste ouverte et à ce que leur tragédie ne soit pas oubliée avec le temps, comme tant d’autres au Mexique.

Les disparitions d’Ayotzinapa ont frappé les esprits comme aucune autre tragédie des droits humains ces dernières années au Mexique, un pays où des milliers de personnes ont disparu au cours de cette dernière décennie et où des fosses communes sont découvertes si souvent qu’elles ne font même plus la une des journaux.

Peut-être est-ce parce que les personnes visées aspiraient à devenir les professeurs qui enseigneraient à ceux à qui personne ne veut enseigner. Peut-être la colère est-elle une réaction à la réponse chaotique du gouvernement et à l’absence d’une enquête efficace, deux éléments vivement critiqués par des organisations internationales telles qu’Amnesty International et un groupe d’experts mandatés par la Commission interaméricaine des droits de l’homme.

Le fait est que le Mexique a été bouleversé à jamais ce mois de septembre 2014.

Près de 500 jeunes hommes vaquent à leurs occupations à Ayotzinapa, où tragédie et vie courante cohabitent chaque jour.

Ils traversent le terrain de basket et s’arrêtent près des chaises orange. Certains pensent que ces photos auraient pu être les leurs. Ils s’arrêtent, jettent un œil et repartent. Ils se rendent à leur salle de cours, à la grande salle à manger, vont chercher des fleurs, participent à des réunions pour discuter de ce qui se passe réellement dans ce pays, ce Mexique que personne ne veut voir.

« Le pire est de voir les parents lorsqu’ils viennent. Nous les voyons s’asseoir sur les chaises sur lesquelles leurs enfants s’asseyaient. Je les vois parler aux photos, leur dire qu’ils ne cesseront jamais de les chercher. Ce n’était pas la première fois que le gouvernement nous attaquait, mais c’était la plus violente. Mais nous n’abandonnerons pas tant que nous n’aurons pas retrouvé les 43 disparus, pas avant que le gouvernement ne nous dise où ils sont », dit Mario.

Le courage inébranlable des étudiants et des familles d’Ayotzinapa met l’indifférence du gouvernement mexicain à rude épreuve. L’état d’esprit a changé dans ce pays et maintenant au moins, il y a de l’espoir que les autorités impitoyables cèdent enfin.