Mexique. Éliminer ceux qui dénoncent des violations nous condamne tous à l’obscurité

Par Carlos Zazueta, spécialiste du Mexique à Amnesty International

La découverte macabre des corps de quatre femmes et d’un homme ce mois-ci dans un appartement d’un quartier tranquille de Mexico aurait aisément pu être présentée comme un énième crime violent, dans un pays en proie à une « guerre contre les stupéfiants » prolongée.

Mais ce qui se cache derrière ces homicides est plus sinistre encore.

Les défunts n’étaient pas des barons de la drogue lourdement armés. Jusqu’à présent, les deux seules victimes publiquement identifiées par les autorités sont Rubén Espinosa Becerril, un photojournaliste de 31 ans, et Nadia Dominique Vera Pérez, une militante en faveur des droits humains âgée de 32 ans. Tous deux avaient fui l’État mexicain de Veracruz après avoir subi un harcèlement constant du fait de leur travail et de leurs propos critiques à l’égard des autorités.

Leur homicide n’est que le dernier en date d’une longue série de meurtres visant à réduire au silence journalistes et autres détracteurs. L’État de Veracruz s’est tristement illustré récemment en raison de violences sans précédent contre les journalistes. Depuis 2011, 14 journalistes y ont été tués, dont trois pour la seule année 2015. Aucun de ces cas n’a été élucidé. Les enquêtes présentent de nombreuses lacunes, et dénotent notamment une réticence à reconnaître que les victimes étaient journalistes, et que leur fin violente ait eu un quelconque lien avec leur travail.

Rodolfo Fernando Ríos Garza, le procureur de la ville de Mexico, a confirmé à plusieurs stations de radio que Rubén Espinosa, Nadia Vera et les autres victimes avaient été abattus à bout portant d’une balle dans la tête. C’est ce que l’on appelle un « meurtre évoquant une exécution » dans les séries policières. Pour l’instant, un seul suspect a été placé en garde à vue, dans l’attente d’un complément d’enquête.

Les autorités doivent déterminer si l’on a abattu ces cinq personnes dans le but de mettre un terme à leur travail de journalisme ou de défense des droits humains, et informer la société mexicaine de leurs conclusions. Mais qu’il ait eu ou non pour objectif de limiter la liberté d’expression ou le travail des défenseurs des droits humains, ce crime violent ne doit pas rester impuni.

Les crimes de ce type sont endémiques à travers le Mexique. Une centaine de journalistes ont été violemment assassinés au cours des 15 dernières années, selon la Commission nationale des droits humains. Parallèlement, le Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies a signalé 245 agressions, notamment 22 homicides, contre des défenseurs des droits humains pour la période 2006-2012.

Malgré la gravité de cette crise, les autorités mexicaines n’ont toujours pris aucune mesure concrète et efficace pour protéger des personnes telles que Rubén Espinosa et Nadia Vera. En 2012, le Congrès mexicain a adopté à l’unanimité la loi sur le Mécanisme de protection pour les défenseurs des droits humains et les journalistes. Et pourtant, la plupart des personnes en danger se méfient en réalité de ce mécanisme parce qu’il s’est avéré inefficace. Plus de trois ans après l’entrée en vigueur de la loi, le gouvernement n’a pas encore fait la preuve de sa volonté de la faire appliquer correctement.

Un mécanisme de protection n’est certes pas la solution à tous les problèmes, mais elle peut en constituer le début. L’État doit également être doté d’une politique ayant pour objectif de prévenir et de réduire les risques, et un plan clair visant à garantir que la société dans son ensemble comprend et apprécie le travail vital et légitime des journalistes et des défenseurs des droits humains.

De même, tous les cas de ce genre, notamment celui de Rubén et Nadia, doivent donner lieu à de véritables enquêtes menées par les autorités civiles. La manière la plus efficace d’empêcher que d’autres agressions de ce type ne se produisent est de punir les responsables et de faire clairement passer le message que ces attaques ne seront pas tolérées.

Avant leur mort, Rubén Espinosa et Nadia Vera avaient tous deux fait publiquement état de leurs craintes sur ce qui risquait de leur arriver. Dans un entretien accordé à un média en ligne quelques jours avant son décès, Rubén avait déclaré que son départ pour Mexico avait été motivé par la violence dont les journalistes étaient victimes dans l’État de Veracruz.

Après la mort de Vera, sa mère - la poétesse Mirtha Luz Pérez - a écrit à la jeune femme :
Ne me laisse pas sans tes yeux
Aveugle
Ne me laisse pas sans ta voix
Silencieuse
Ne me laisse pas sans ta lumière
Dans l’obscurité

Les Mexicains veulent être libres de s’exprimer, de questionner, d’être créatifs. Mais cela devient impossible si la moindre opposition se heurte à la violence. Que ce soit en les tuant ou en les réduisant au silence, cela ne pourra déboucher que sur un environnement où les journalistes indépendants fiables et les défenseurs des droits humains ne seront plus là pour informer la société et encourager le débat.

Ce genre de crime nous attriste profondément mais le pire c’est qu’il répand la peur. Nous, Mexicains ordinaires, méritons mieux. Nous méritons de voir que justice est rendue. Nous refusons de nous retrouver aveugles, silencieux et dans l’obscurité.

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