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Une ville du Nigeria continue à attendre le nettoyage de fuites de pétrole

Par Mark Dummett, spécialiste à Amnesty International de la responsabilisation des entreprises face aux droits humains

On peut clairement voir et sentir le pétrole qui pollue les cours d’eau à proximité de Bodo, ainsi que la destruction causée aux mangroves le long des rives. Mais ce qui m’a le plus choqué est le silence qui règne sur place.

Pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria est habituellement bruyant et animé. Mais parmi les ruisseaux du delta du Niger contaminés par le pétrole, je n’ai vu quasiment personne - personne en train de pêcher, de laver du linge ou de jouer dans l’eau. Tout était silencieux.

Il y a sept ans, deux larges déversements de pétrole se sont produits dans cette zone. L’équivalent de milliers de barils de pétrole brut a jailli d’un oléoduc appartenant à Shell, que la compagnie a plus tard qualifié de vieux, dangereux et mal entretenu. Dans les deux cas, Shell a mis plus de 10 semaines à colmater la brèche. Shell n’a toujours pas commencé à nettoyer le site.

Et pourtant quand on s’éloigne de ces cours d’eau, la vie et le bruit reprennent leurs droits. La ville de Bodo bourdonne d’activité. Les terrains de sport de l’école sont remplis d’enfants en uniforme bleu. De nombreuses personnes construisent de nouvelles maisons, ou réparent le toit de leur logement. Beaucoup de jeunes gens semblent conduire des motos flambant neuves.

Une grande partie de cette activité est due à l’indemnisation que Shell a accepté de payer aux habitants de Bodo en début d’année. Après une bataille juridique ayant duré trois ans devant la Haute cour de Londres, la compagnie a accepté en janvier de leur verser 55 millions de livres sterling (soit environ 76 millions d’euros). Chaque membre de la communauté - y compris les mineurs - va recevoir 600 000 nairas (soit environ 2 800 euros) payés directement dans son compte en banque.

Aucune agglomération nigériane n’a jamais reçu une indemnisation d’un tel montant de la part d’une compagnie pétrolière auparavant. Les populations acceptent généralement les faibles sommes d’argent que leur proposent les compagnies pétrolières, sachant que ces affaires se perdent dans les méandres du système de justice nigérian. Les habitants de Bodo ont été les premiers à porter plainte devant la justice britannique. Leur succès a donné espoir à un grand nombre de communautés victimes de la pollution.

Je me suis rendu à Bodo afin d’observer les effets de cette indemnisation. Le pasteur Christian Kpandei, qui a travaillé en étroite collaboration avec Amnesty International pendant des années afin d’attirer l’attention sur l’impact destructeur des épanchements de pétrole, m’a montré le nouveau puits qu’il a construit pour se procurer de l’eau potable et remplir un bassin de pisciculture.

« Lorsque j’ai entendu la nouvelle, j’ai ressenti de la joie parce que tout au long de cette période, Shell ne nous avait même pas donné un naira », a déclaré Christian Kpandei. « Mais maintenant, il se passe quelque chose de nouveau dans chaque foyer. »

Patricia Barima Bakel m’a dit, quant à elle, qu’elle pouvait désormais se permettre d’envoyer ses enfants à l’école. Son époux John a acheté un nouveau moteur hors-bord pour son bateau afin de se rendre au-delà de la zone contaminée, en quête d’eaux plus poissonneuses.

« La pollution a détruit nos moyens de subsistance, comme nous ne pouvions plus pêcher. Nous avions l’impression de mourir avec les mangroves, mais maintenant je suis content », a déclaré John Barima Bakel.

Préoccupations relatives au nettoyage

La moitié des sommes accordées étant directement versées aux habitants à titre individuel, le reste est destinée à la population dans son ensemble. Sylvester Kobara, président du Conseil des chefs de Bodo, a expliqué que le Conseil était en train de mettre sur pied une fondation qui serait gérée par la communauté, et qui financerait l’acquisition d’eau potable, la construction de nouvelles routes, et l’amélioration des services de santé et équipements scolaires de Bodo.

Et pourtant, Sylvester Kobara, s’exprimant dans la salle commune du centre-ville, où le conseil cherche des solutions aux litiges entre membres de la communauté, a expliqué que la pollution persistante continuait à l’agacer.

Shell a accepté de décontaminer la zone, et une commission au sein de laquelle siègent également des représentants du gouvernement et de la société civile affirme avoir entamé un processus visant à engager une société internationale pour effectuer cette tâche. Si tout va bien, le nettoyage de Bodo pourrait servir d’exemple à d’autres zones affectées dans le delta du Niger. Mais le chef Kobara est inquiet : « On ne nous a encore donné aucune date. Shell nous a dit qu’ils commenceraient l’an dernier, puis rien ne s’est passé, et ils nous ont ensuite dit qu’ils allaient commencer cette année, mais il n’y a rien eu pour l’instant. C’est comme un mirage. »

Son scepticisme se comprend. Au début, Shell a mis des semaines à réagir aux fuites. Puis la compagnie a gravement sous-estimé la quantité de pétrole qui s’est écoulée, affirmant que les dégâts causés aux cours d’eau étaient beaucoup moins importants que ce que disait la communauté. Lorsque la population de Bodo a demandé une indemnisation, Shell lui a proposé la somme dérisoire de 4 000 livres sterling (environ 5 500 euros).

Le coût final pour Shell sera beaucoup plus élevé. Le Programme des Nations unies pour l’environnement a estimé que la décontamination du pays ogoni - dont Bodo ne constitue qu’une petite partie - pourrait prendre 30 ans et coûter des milliards de dollars. Le général Muhammadu Buhari, le président nouvellement élu, a fait du nettoyage du pays ogoni l’une de ses promesses de campagne.

Pendant ce temps, les déversements continuent. Amnesty International a récemment révélé que Shell a signalé 204 fuites dans le delta du Niger en 2014 tandis que l’ENI, une compagnie italienne en activité dans une zone plus restreinte, a fait état de 349 écoulements.

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