Le Qatar doit mettre à profit la crise dans le Golfe pour réformer la situation des travailleurs migrants James Lynch, directeur adjoint du programme Thématiques mondiales à Amnesty International

La crise du Golfe qui a éclaté début juin, lorsque l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn ont annoncé la rupture immédiate de leurs relations avec le Qatar, s’est muée en une guerre des mots très médiatisée, les querelles politiques étant relayées par les chaînes de télévision satellite et les éditoriaux de presse.

Conséquences des restrictions imposées, des familles des pays du Golfe ont été séparées, des étudiants ont été renvoyés de leurs cours et des gouvernements ont ordonné à leurs citoyens de rentrer au pays. Ces mesures ont suscité la critique appuyée d’Amnesty International, de Human Rights Watch et du haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies parce qu’elles bafouent les droits des citoyens.

Il est à noter que l’un des revirements spectaculaires générés par la crise est l’intérêt soudain porté par les gouvernements et les institutions de la région au traitement réservé aux travailleurs migrants au Qatar.

Depuis des années, les ONG et les syndicats avaient le sentiment de prêcher dans le désert lorsqu’ils dénonçaient le calvaire enduré par les travailleurs au Qatar dans le cadre des préparatifs pour la Coupe du monde de football 2022. Aujourd’hui, alors que les voisins du Qatar cherchent à cibler leur adversaire politique, les droits des travailleurs migrants sont devenus un angle d’attaque des plus prometteurs.

« Le Qatar reste muet sur la mort d’un Britannique qui travaillait à la construction d’un stade de la Coupe du monde », tel fut le gros titre d’un article publié en juin par Al Arabiya – chaîne satellite qui appartient à l’Arabie saoudite et dont le siège se trouve aux Émirats arabes unis. L’agence de presse de Bahreïn s’est quant à elle empressée de relater que le Qatar avait annulé « tous les congés annuels des travailleurs » en juillet, tandis que le Comité des affaires de relations publiques américano-saoudiennes, basé aux États-Unis, mettait en avant dans un article sur la Coupe du monde 2022 l’« esclavage moderne » des ouvriers de la construction au Qatar.

L’hypocrisie de ces gouvernements et des médias et des sociétés de relations publiques qui mènent la danse est stupéfiante. En effet, c’est bien aux Émirats arabes unis que, souvenons-nous, les conditions des travailleurs migrants ont été qualifiées de « scandale international » par la Confédération internationale des syndicats. C’est en Arabie saoudite que, l’an dernier, des dizaines de milliers de travailleurs migrants non rémunérés étaient bloqués dans des conditions si effroyables que le gouvernement indien en est venu à acheminer par avion des denrées alimentaires et à évacuer des travailleurs vers l’Inde – comme en situation de catastrophe naturelle ou de guerre. Et c’est bien Bahreïn qui, selon le Département d’État américain, a fait des efforts « minimaux » pour enquêter sur des centaines de violations du droit du travail présumées et engager des poursuites.

Le système de parrainage, ou « kafala », est en vigueur dans chaque État du Golfe, avec des degrés divers de dureté, et le Qatar ne se démarque donc pas par le traitement qu’il réserve aux travailleurs migrants. Dans le cadre de la crise actuelle, les craintes sont vives pour ceux qui sont bloqués en Arabie saoudite et séparés de leurs employeurs qatariens, du fait de la décision saoudienne de fermer les frontières du pays sans avertissement préalable.

Si les critiques émanant des voisins du Qatar répondent indéniablement au deux poids deux mesures, elles ne sont pas sur le fond de « fausses informations ». Et c’est bien là le problème.

Le travail forcé est monnaie courante parmi les travailleurs migrants au Qatar. Le gouvernement n’a pas pris de réelles mesures pour enquêter sur le grand nombre de décès inexpliqués parmi les jeunes hommes, majoritairement originaires d’Asie du Sud, qui construisent les infrastructures du pays – et y remédier. Et depuis que la crise politique a éclaté dans le Golfe, des informations crédibles font état de travailleurs étrangers employés sur des projets pétroliers et gaziers au Qatar qui se voient refuser les permis de sortie qu’ils doivent obtenir auprès de leurs employeurs pour quitter le pays. En outre, la crise a entraîné une hausse des prix des denrées alimentaires et une situation économique incertaine qui n’épargneront pas les migrants.

Au lieu de s’appuyer sur l’attention accrue qu’amène la Coupe du monde pour refondre sa version du système d’embauche du « kafala », le Qatar a mis son énergie dans une campagne de relations publiques visant à redorer l’image du vieux système – affirmant à tort en décembre dernier que le « kafala » et le permis de sortie avaient été abolis.

Cette réponse défensive et apathique du gouvernement qatarien à la critique légitime concernant les droits des migrants est un cadeau fait à ses rivaux, qui leur permet de politiser et d’exploiter la souffrance bien réelle des travailleurs migrants à leurs propres fins.

Dans sa première déclaration publique depuis le début de la crise, l’émir du Qatar a remercié les habitants non-Qatariens pour leur solidarité et a reconnu leur contribution. Le meilleur moyen pour lui de témoigner cette gratitude est de respecter – enfin – leurs droits.

Certains éléments, à en juger par des articles de l’agence de presse des Émirats arabes unis, indiquent que ses rivaux envisagent de cibler le Qatar à l’Organisation internationale du travail (OIT), qui décidera ou non en novembre d’ouvrir une commission d’enquête sur l’incapacité du Qatar à lutter efficacement contre le travail forcé. Une telle initiative balaierait les déclarations du Qatar qui assure au monde entier prendre en compte les droits humains des travailleurs migrants.

Le monde a les yeux rivés sur le Qatar. L’occasion est idéale pour le gouvernement de prouver que ces critiques ne sont pas fondées. De s’assurer le soutien de l’OIT pour définir une réforme audacieuse de la législation du travail, notamment en remaniant totalement le système de « kafala » afin d’empêcher que les migrants ne soient piégés par leurs employeurs. D’ouvrir une enquête transparente sur les causes de la mort des travailleurs et de mettre en place des mesures pour y remédier. Et de veiller à ce que durant la crise politique actuelle, les droits des travailleurs migrants soient protégés avec la même énergie et la même intensité que ceux des citoyens des États du Golfe.

Si le Qatar emprunte une autre voie, et s’entête à promouvoir des réformes vides de sens, alors les violations des droits des travailleurs migrants continueront de nourrir les critiques de ses opposants politiques.

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