Les porteurs d’eau du totalitarisme

Chaque époque a connu ses cohortes de personnalités, célébrités, intellectuels (souvent auto-proclamés comme tels), dont les sympathies actives pour des régimes ou des systèmes politiques leur a valu les surnoms de “compagnons de route”, “intellectuels organiques” dans nos médias, cependant que les despotes (éclairés ou pas) ainsi soutenus les surnommaient entre eux : “imbéciles utiles (1)”.

Ces personnalités sont d’ailleurs non seulement médiatiques, mais aussi championnes de la cybernétique : tels la girouette, elles sont capables de sentir l’air du temps, et de suivre les vents dominants (normal : ils n’aiment rien tant que la chaleur de l’aile protectrice des tyrans protecteurs — en tous cas protecteurs pour leurs thuriféraires).

La France a connu (et connaît encore) quelques grands noms qui ont fait les belles heures des pétitions dans le Monde ; en Belgique, on est plus modeste, comme toujours. Enfin... Pas toujours. Ainsi, un ancien président de parti, appelons-le Monsieur S., et ancien Ministre président de la région wallonne, nous fait bénéficier régulièrement, dans des opuscules ou des tribunes sur papier glacé, d’une sagesse et d’une finesse d’analyse dont les vicissitudes du pouvoir et la lourdeur de sa tâche lorsqu’il était aux ... affaires nous avaient privés apparemment.

Aujourd’hui, de sa retraite, il nous fait bénéficier généreusement de ses capacités d’analyse, mélangeant les synthèses de documents et de livres que vous n’avez de toutes façons pas le temps de lire, avec des observations personnelles recueillies lors de voyages, où il n’hésite apparemment pas à se frotter aux populaces indigènes (enfin, à leurs chefs). Sa vision, expliquée récemment dans le journal le Soir à l’occasion de la sortie d’un ouvrage qu’il a commis sur la Chine, se réclame de l’école de Kissinger, de la “real-politik”.

À ce titre, il n’hésite jamais à remettre en question l’universalité des droits humains, y voyant une dérive culturaliste, et une outrecuidante ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, et surtout, mais là il ne le dit pas aussi clairement, dans les petites affaires que font ses dirigeants au détriment du vulgaire.

Il n’hésite cependant pas à se mettre à la place des petits paysans, affirmant même dans cette interview au Soir qu’à tout prendre, il vaut mieux être un petit paysan chinois plutôt qu’un petit paysan indien. S’inscrivant résolument dans la vague révisionniste qui trahit ou transvestit les travaux de Amartya Sen et Jean Drèze , notre “sage-expert” passe aux pertes et profits de l’histoire (une attitude fréquente chez cette catégorie d’individus) les millions de morts du Grand Bond en avant ou de la Révolution culturelle pour encenser les autorités chinoises actuelles. Que des dizaines de jacqueries aient lieu chaque jour, aujourd’hui en Chine, il n’en pipe pas un mot, pas plus que des dizaines de milliers de personnes qui y sont détenues illégalement et de façon arbitraire, ou que du recours fréquent à la torture . La peine de mort y est pratiquée à l’échelle industrielle, et alimente le trafic d’organes (pour en savoir plus sur la Chine). Mais cela est peu de choses comparé à la stabilité du monde, et au danger du “lâcher-tout démocratique”.

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Et voilà que Monsieur S. nous revient de Tunisie. Dans une rubrique qu’il tient dans la revue Trends, et intitulée “Retour de Tunis”, M. S. repasse les plats, et plaide pour une plus grande clémence de l’Union européenne à l’égard du régime tunisien. Certes, ce dernier ferait bien de lâcher un peu de lest, car enfin, la Tunisie présente aux yeux de notre professeur honoraire à l’ULB les qualités qui constituent à ses yeux les conditions nécessaires à un régime démocratique : “(...) un pays de de dimension restreinte, à la population ethniquement homogène, relativement peu nombreuse et éduquée (...)”.

Mais de préciser tout de suite, que “Tunis n’est pas Téhéran”, et que si on ne peut pas trouver certains hebdomadaires parisiens dans les librairies de l’avenue Bourguiba, quand ils “brocardent” le président, les hommes d’affaires et universitaires peuvent voyager librement. D’ailleurs, sommes-nous tenté de rajouter, le parti du Président Ben Ali, réélu au dernières élections avec un score nord-coréen de plus de 99%, fait toujours partie de l’Internationale Socialiste. On sent cette solidarité des puissants, surtout exprimée par ceux qui ne le sont plus, ce mépris pour ces journalistes qui viennent mettre leur nez dans vos affaires (au risque de vous faire chuter), cette nostalgie du tapis rouge que l’on déroule désormais sous d’autres augustes pieds que les vôtres.

M. S., que Royer caricaturait jadis dans le Soir sous les traits de Louis XIV, c’est en réalité Catherine II de Russie, promené par les Potemkine des temps modernes. Il n’a pas pu (ou voulu) voir la torture, pratiquée de façon régulière, l’internet mis sous contrôle, les journaux interdits (y compris le Soir, régulièrement, mais la presse libre n’existe pas en Tunisie), les militants des droits humains et avocats passés à tabac et harcelés de façon permanente, souvent empêchés de voyager à l’étranger. Il n’a pas pu entendre ces deux étudiants de gauche, féroces opposants aux islamistes, que j’avais rencontrés il y a quelques années. Torturée jusqu’à nécessiter une réanimation, la jeune fille avait alors été violée par ses bourreaux devant son ami...

Ayant manifestement réservé son temps précieux à des “hauts responsables du régime”, il n’a pas pu rencontrer la société civile indépendante, qu’il affirme d’ailleurs inexistante. Brimée, bâillonnée, certes, elle existe pourtant (2). Mais elle n’a pas l’attrait de ces autorités que M. S. n’hésite pas à comparer en fin d’article aux”empereurs romains éclairés, dont Septime Sévère”. M. Ben Ali doit rugir de plaisir. Et c’est sans doute le but visé. Mais attention : un autre personnage illustre, contemporain de Louis XIV, Jean de la Fontaine, le disait bien : “tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute”...

Les poussières de la renommée retombent rarement sur les épaules des thuriféraires.

Philippe Hensmans

(1) expression utilisée par Lénine, au sujet de Romain Rolland

(2) une réunion interne de la section tunisienne d’Amnesty International, qui pourtant ne travaille pas sur son propre pays, vient d’être interdite.

Plus d’informations (inaccessibles depuis les cybercafés chinois et tunisiens) : http://www.amnestyinternational.be/doc/rubrique482.html

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