Entretien : « Passage de flambeau à la Direction de la section Belge francophone d’Amnesty International »

Entretien avec Carine Thibaut et Philippe Hensmans

Ce 1er novembre, Carine Thibaut a pris ses fonctions en tant que directrice générale de la section belge francophone d’Amnesty International (AIBF). Elle succède ainsi à Philippe Hensmans, qui a été directeur d’AIBF durant plus de trente années. Ensemble, il et elle ont répondu à quelques questions pour Le Fil d’Amnesty.

Philippe, que pensez-vous de l’évolution des droits humains depuis vos débuts comme directeur ?

Philippe Hensmans (PH) : On peut difficilement parler d’une évolution positive ou négative. Il y a eu des améliorations, mais ce n’est pas aussi simple. On a tendance à croire que, de la fin des années 1980 jusqu’au milieu des années 1990, c’était les « golden years » des droits humains. C’est à la fois vrai et faux. Le meilleur exemple est l’année 1989. Le 9 novembre a lieu la chute du mur de Berlin et les pays de l’Est retrouvent la liberté. Quelques mois avant, le 4 juin, c’est aussi les manifestations de la place Tiananmen et le massacre d’une centaine d’étudiant·e·s. Aujourd’hui, certains gouvernements s’en foutent des droits humains. On le voit avec le retrait de la Russie de la Convention européenne des droits de l’homme, ou avec le gouvernement belge qui s’assied sur 8 000 condamnations par les tribunaux belges concernant la politique migratoire. Tout cela s’accompagne d’une montée en puissance de l’extrêmedroite, d’un côté et d’une certaine volonté d’indépendance et de décolonisation de la part des nouvelles générations, de l’autre.

Carine, vos expériences dans d’autres organisations vous ont-elles amenée ici aujourd’hui ?

Carine Thibaut (CT) : Lorsque j’ai vécu en Uruguay et en Argentine pour Médecins du Monde (MDM), je travaillais avec des femmes et de médecins qui pratiquaient des avortements illégaux et qui se battaient pour obtenir la légalisation de l’avortement. Amnesty avait déjà une position claire sur la dépénalisation de l’avortement et était aux côtés des femmes qui se retrouvent en prison pour une fausse couche, soupçonnées d’avoir eu recours à un avortement clandestin. Le combat pour les droits des femmes est une des choses qui motive mon engagement chez Amnesty, mais pas que. Il y a aussi la question de la migration et des doubles standards de l’accueil, sur lesquels j’ai déjà travaillé avec Philippe lorsque j’étais au CNCD-11.11.11. Les États européens sont capables d’accueillir dignement les réfugié·e·s ukrainien·ne·s, mais, de l’autre côté, la mer Méditerranée reste un grand cimetière. La question de la solidarité internationale est essentielle pour moi, comme elle l’était déjà à MDM et au CNCD.

Avez-vous un objectif en tant que nouvelle directrice ?

CT : Il n’y en a pas qu’un ! Amnesty a de plus en plus de choses dans son assiette. L’un des enjeux qui me semble important est celui du dérèglement climatique, qui est une menace pour l’ensemble de nos droits. Mais il y a aussi toutes ces crises qui s’entrecroisent avec une violence féroce ; la guerre due à l’agression de l’Ukraine par la Russie, le conflit dans la bande de Gaza et en Israël qui pourrait se régionaliser, la crise climatique qui s’accélère avec un mois d’octobre qui n’a jamais été aussi chaud… On a une juxtaposition de crises qui se répondent les unes aux autres, avec une défaillance complète de la communauté internationale.

Comment ne pas perdre espoir face à tout ce travail ?

PH : Parce que c’est un boulot intéressant et qu’on côtoie des gens extraordinaires ! Quand on rencontre des personnes qui ont été prisonnières, ou leurs familles, on a l’obligation de faire ce travail. C’est une histoire que je raconte souvent, car elle illustre bien notre travail chez Amnesty. À la suite d’une conférence, j’ai rencontré un professeur d’origine marocaine. Il m’a raconté qu’il avait été emprisonné en 1985, dans une prison secrète d’Hassan II. À cette époque, la situation des droits humains au Maroc était catastrophique. Une fois libéré, il est venu à Bruxelles, car deux femmes belges et bénévoles chez Amnesty se sont battues pendant des années pour obtenir sa libération. Elles organisaient des animations dans des écoles et lui envoyaient les dessins des élèves. Lui, il attendait tous les matins le courrier. Je me suis souvent demandé à quoi servaient ces actions. Il m’a dit : « vous n’imaginez pas ce que ça peut faire ». Quand on discute aujourd’hui avec Olivier Vandecasteele de ce qui s’est passé dans sa cellule, on réalise l’impact qu’ont ces petits gestes. Évidemment, on mène des actions de plaidoyer, on fait pression sur les gouvernements, mais des gestes comme ceux-là sont ceux qui motivent pour longtemps.

CT : En Iran, des jeunes filles et des femmes affrontent des autorités d’une violence sans nom. Elles sont envoyées dans des prisons où elles subissent des tortures infâmes. Quand une autorité ne respecte plus aucun garde-fou, il y a une seule chose qui peut contrer ça, c’est le fait d’avoir un mouvement citoyen qui parle de vous, qui pense à vous, à l’extérieur. Cela peut donner un courage et une force inouïs.

C’est ce travail avec les bénévoles qui singularise Amnesty ?

PH : Il y a quelques ingrédients dans la sauce. Il y a le travail de recherche sérieux, avec nos propres ressources, le travail de plaidoyer structurel. Et surtout, on a 10 millions de bénévoles dans le monde à qui on demande régulièrement d’agir. Ils et elles sont prêt·e·s à aller sur le terrain, à tenir des stands dans des supermarchés. C’est impressionnant. Un enjeu pour le futur sera de renouveler cette présence sur le terrain.

CT : Ce qui singularise Amnesty, c’est aussi le fait d’avoir cette dimension nationale et internationale, c’est-à-dire parler de ce qui se passe ici et ailleurs. On doit pointer du doigt les autorités quand elles ne respectent pas les droits humains, d’une part et construire un mouvement avec nos bénévoles pour inspirer l’opinion publique, d’autre part.

Quel message positif voulez-vous adresser aux membres et sympathisant·e·s d’Amnesty International ?

CT : Je pense qu’il n’y a jamais eu autant de gens à s’unir et défendre des droits. On le voit sur les questions du climat, des droits des femmes ou du racisme structurel. Amnesty a une plusvalue aux côtés de ces mouvements de fond. Je suis admirative des jeunes générations. Elles ont une conscience de la question des droits humains que ma génération n’avait pas – que ce soit sur la question du consentement, sur la diversité sexuelle, sur le racisme. Il y a une conscience du respect de l’autre gigantesque !

PH : Je suis assez d’accord. On assiste aujourd’hui à une hyper réaction de gens qui se sentent perdus. Il faut aller à leur écoute pour mieux les comprendre et savoir comment leur parler. Et bien sûr, il faut sensibiliser les jeunes générations.

CT : Il y a plus que des éléments positifs dans le monde. Il y a des exemples d’avancées importantes dans plusieurs pays, comme la reconnaissance du consentement dans la législation sur le viol en Espagne. Et bien sûr, il y aura toujours Amnesty avec sa bougie pour éclairer la face sombre et pour avancer.

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