Soudan — Nous n’oublions pas

Une crise des droits humains qui ne cesse de s’aggraver risque de sombrer dans l’oubli. ALEX NEVE, d’Amnesty International Canada, nous écrit depuis un camp de réfugiés isolé, proche de la frontière entre le Soudan du Sud et le Soudan, avec la chercheuse KHAIRUNISSA DHALA.

Lorsque le Soudan du Sud a été créé, en juillet 2011, ce territoire venait de conclure avec le Soudan une paix extrêmement fragile. Pendant des décennies, le pouvoir avait été exercé par des gouvernements militaires venus du nord et des groupes armés dans le sud. D’énormes obstacles se dressaient sur le chemin des droits humains. Nous nous sommes rendus aux confins septentrionaux du Soudan du Sud, le long de la frontière avec le Soudan, pour rencontrer des milliers de personnes qui subissent de plein fouet ces difficultés, coincées dans un camp de réfugiés étouffant et surpeuplé, à proximité d’une frontière contestée par deux gouvernements désireux de faire main basse sur des champs pétrolifères lucratifs.

En juin 2011, un groupe armé d’opposition, l’Armée populaire de libération du Soudan-Nord (APLS-Nord), a lancé une offensive contre les forces armées soudanaises dans les États du Kordofan du Sud et du Nil Bleu, au Soudan. L’armée ayant réagi, il s’en est suivi une vague d’attaques incessantes et une crise humanitaire.

Les vieux avions Antonov des forces armées soudanaises larguent des bombes non guidées, tuant ou blessant des quantités indéterminées de civils et empêchant les agriculteurs de travailler la terre. Comme le gouvernement soudanais s’oppose à l’acheminement de l’aide alimentaire internationale vers le Kordofan du Sud et le Nil Bleu, la famine a commencé à sévir. Affamées et bombardées, plus de 500 000 personnes ont dû quitter leur foyer, et plus de 100 000 se sont réfugiées dans des zones isolées du Soudan du Sud.

Nous avons visité le camp de réfugiés de Yida, à quelques kilomètres de la frontière avec l’État soudanais du Kordofan du Sud. Il abritait déjà plus de 20 000 réfugiés, et environ 400 personnes y arrivaient chaque jour à la période où nous y étions, en avril. Lorsque de fortes pluies ont coupé Yida du reste du monde, en mai, le nombre de réfugiés vivant dans le camp approchait certainement des 30 000.

L’histoire de Halima Ahmed, 18 ans, reflète pleinement l’ampleur de la crise. Elle s’est réfugiée à Yida en août dernier, son établissement scolaire ayant dû fermer à cause des combats. Elle est arrivée seule et a retrouvé des centaines d’autres jeunes dans la même situation, qui espéraient tous poursuivre leur scolarité. Il s’est avéré difficile de vivre dans le camp, et encore plus d’y suivre des études.

Les agences des Nations unies souhaitent que les réfugiés se déplacent vers d’autres camps, situés plus loin de la frontière et donc plus sûrs, et n’ont de ce fait ni construit, ni financé d’écoles à Yida. Plus de 6 000 élèves ont recours à 135 enseignants bénévoles ; le papier et les manuels scolaires sont presque inexistants.

Halima et d’autres jeunes filles isolées dorment dans des abris surpeuplés et sans surveillance. La nuit, souvent, des hommes les harcèlent ou les attaquent. « En général, il suffit de crier, et quelqu’un vient vite à votre secours », explique Halima.

En mars, Halima est retournée dans son village du Kordofan du Sud. Elle a appris que son frère, âgé de neuf ans, avait été tué lors d’un bombardement aérien. Puis les avions Antonov sont revenus. Un fragment de bombe a tranché la gorge de sa petite soeur de trois ans, qui est morte sur le coup. Lorsqu’elle a pu le faire sans courir de risque, Halima est repartie à Yida. Maintenant, elle ne se sent plus en sécurité nulle part, mais l’espoir d’apprendre la fait tenir. Elle veut terminer ses études secondaires et aller à l’université pour devenir médecin et aider les autres.

Il a beaucoup été question de guerre pendant que nous étions à Yida. Les forces armées du Soudan du Sud avaient occupé un champ pétrolifère le long de la frontière contestée avec le Soudan, et ce pays effectuait des raids de bombardiers Antonov et d’avions de chasse MiG de plus en plus loin dans le Soudan du Sud. Ces événements ont suscité l’attention sur le plan international. Je me suis dit alors qu’Halima et des milliers d’autres auraient bien eu besoin de cette attention quelques mois auparavant.

Isaac Malik, un homme proche de la quarantaine originaire du Kordofan du Sud, qui n’était à Yida que depuis quelques semaines, nous a servi d’interprète. Dans un climat favorable aux discours bellicistes, il craint que lui et les siens « ne tombent dans l’oubli ». Je lui ai assuré qu’il n’en serait rien. Amnesty International ne peut certes pas arrêter la pluie, ni construire des écoles ou éloigner les Antonov.

Mais nous pouvons et nous allons faire tout ce qui est possible pour veiller à ce que cette crise ne sombre pas dans l’oubli, lui ai-je affirmé. Nous allons exiger l’arrêt des attaques menées sans discrimination. Nous allons insister pour que le gouvernement soudanais autorise le passage sans entrave de l’aide humanitaire vers les États du Kordofan du Sud et du Nil Bleu. Enfin, nous allons faire pression pour que les réfugiés bénéficient d’une meilleure protection dans le Soudan du Sud. Nous n’allons pas oublier.

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