Éthiopie - Rapport annuel 2020

carte Ethiopie rapport annuel amnesty

République fédérale démocratique d’Éthiopie
Cheffe de l’État : Sahle-Work Zewde
Chef du gouvernement : Abiy Ahmed Ali

Les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive, et parfois meurtrière, et ont procédé à des exécutions extrajudiciaires. Des groupes armés et des milices se sont livrés à des violences motivées par des considérations ethniques, faisant des centaines de morts et détruisant des biens. Des membres de l’opposition et des journalistes ont fait l’objet d’arrestations et de détentions arbitraires.

Contexte de la situation des droits humains en Éthiopie

Les violences et les troubles récurrents n’ont fait qu’accentuer la polarisation politique à caractère ethnique et ont empêché en grande partie la mise en œuvre des réformes politiques et relatives aux droits humains lancées en 2018.

Le conflit dans le Tigré, qui a éclaté le 4 novembre, opposait le gouvernement fédéral au gouvernement régional du Tigré. Dès le début, des affrontements armés ont eu lieu entre, d’un côté, l’armée fédérale, appuyée par les unités spéciales de police (paramilitaires) de la région Amhara et des milices locales et, de l’autre, les unités spéciales de police (paramilitaires) du Tigré et des milices locales.

Exécutions extrajudiciaires

Face aux manifestations et aux troubles civils, les forces de sécurité ont eu recours à une force excessive et, parfois, meurtrière. Entre le 9 et le 11 août, elles ont tué au moins 16 personnes, dont un passant et une passante, lors de manifestations organisées dans la zone Wolaita de la région des Nations, nationalités et peuples du Sud. Les forces de sécurité ont tiré sur les manifestant·e·s, qui étaient descendus dans la rue pour protester contre les arrestations de plus de 20 fonctionnaires, responsables associatifs et militant·e·s de la zone Wolaita, et les ont roués de coups1.

Liberté d’expression et de réunion

En janvier, une nouvelle loi antiterroriste a été adoptée. Si certaines de ses dispositions étaient susceptibles de mieux protéger les droits des personnes détenues ou poursuivies pour des infractions présumées liées au terrorisme, d’autres restreignaient le droit à la liberté d’expression. Une autre loi adoptée par le Parlement fédéral en mars et intitulée Proclamation relative à la prévention et à la répression des discours de haine et de la désinformation permettait d’engager des poursuites pénales à l’encontre de personnes qui avaient exercé leur droit à la liberté d’expression.

Les forces de sécurité ont réprimé avec violence le droit à la liberté de réunion.

Le 15 février, la police Liyu a fait irruption lors de l’inauguration d’un bureau du Front de libération oromo (FLO) à Welenchiti (région Oromia). Les agents ont tiré à munitions réelles et utilisé du gaz lacrymogène ; ils ont tué un sympathisant du FLO et en ont frappé plusieurs autres. Ils ont tiré dans les pneus de la camionnette de l’équipe d’Oromia News Network qui était sur place, avant de confisquer son matériel.

Plus tard dans la journée, la police Liyu a dispersé avec violence des sympathisant·e·s du FLO lors de la soirée de lancement d’un nouvel hôtel à Burayu, faisant un mort et des dizaines de blessés. Elle a forcé une trentaine de ces personnes à monter dans un fourgon de police et les a conduites au stade de Burayu, où elle les a frappées à nouveau et contraintes à faire plusieurs fois le tour du stade sur les genoux2.

Arrestations et détentions arbitraires

Les autorités ont maintenu en détention sans inculpation des personnalités politiques de l’opposition et des journalistes pendant de longues périodes, souvent plusieurs mois. Bien que les tribunaux aient affirmé de plus en plus leur indépendance en ordonnant la libération sous caution de certaines personnalités politiques de l’opposition, il était fréquent que la police n’applique pas ces décisions.

En janvier, la police a arrêté au moins 75 sympathisant·e·s du FLO en Oromia. La majorité de ces personnes ont été détenues sans être inculpées ni déférées à la justice pendant plusieurs mois. Parmi elles figurait Chaltu Takele, militante politique de premier plan, qui a été relâchée en février mais arrêtée de nouveau début juillet et accusée d’avoir orchestré les violences qui ont fait suite à l’homicide du musicien oromo Hachalu Hundessa (voir Homicides illégaux). Inculpée de ce chef, elle a été libérée sous caution en août.

En février, les forces de sécurité ont arrêté cinq cadres et quatre sympathisants du FLO à Addis-Abeba, la capitale du pays. Huit de ces personnes ont été remises en liberté dans les 24 heures.

Deux journalistes d’Oromia News Network et trois cadres du FLO ont été arrêtés par la police en mars et inculpés, outre d’infractions au Code de la route, d’avoir pris des photos du poste de police de Burayu. Bien que le ministère public ait ensuite abandonné les charges au motif que les allégations formulées ne portaient pas sur des actes criminels, la police a maintenu les intéressés en détention, sous le prétexte que leurs documents d’identité n’étaient pas en règle. Quatre de ces personnes ont été libérées sans inculpation en mai, mais Batir Fille était toujours détenu à Yabelo, sans avoir été inculpé, à la fin de l’année.

Procès inéquitables

En octobre, le gouvernement a présenté un projet de code de procédure pénale et d’administration de la preuve, destiné à remplacer le Code de procédure pénale de 1962. Il entendait ainsi régler des problèmes de longue date en matière d’équité des procès, mais certaines dispositions du texte n’étaient pas conformes aux normes internationales en vigueur dans ce domaine.

Homicides illégaux

Des centaines de personnes ont été tuées dans le contexte de violences interethniques généralisées ou lors d’attaques lancées par des groupes armés.

Le 30 juin et le 1er juillet, les violences qui ont éclaté en Oromia après l’homicide du célèbre musicien oromo Hachalu Hundessa, perpétré le 29 juin, ont coûté la vie à 166 personnes. Cet homicide avait déclenché des manifestations de grande ampleur et des violences à Addis-Abeba et dans plusieurs zones des régions Oromia et Harar et de la ville de Dirédaoua. Des jeunes en groupes organisés ont pris pour cible des minorités ethniques ou religieuses, notamment des chrétien·ne·s orthodoxes, dont au moins 40 ont été tués dans différentes villes de l’Oromia et dont les biens ont été incendiés. Dans plusieurs villes de la région également, des manifestant·e·s se sont heurtés aux forces de sécurité, qui ont utilisé des munitions réelles pour les disperser, faisant plus d’une centaine de morts. Selon la police fédérale, au moins 10 personnes, dont deux policiers, ont aussi été tuées dans des attaques à la grenade et des fusillades à Addis-Abeba le 30 juin. Environ 5 000 personnes, y compris des dirigeant·e·s de partis d’opposition soupçonnés d’avoir participé aux homicides illégaux et à la destruction de biens, ont été arrêtées. En septembre, le ministère public a inculpé Jawar Mohammed, Bekele Gerba et Eskinder Nega, dirigeants de partis d’opposition, d’infractions liées au terrorisme. En octobre, quatre personnes soupçonnées d’être responsables de la mort de Hachalu Hundessa ont été arrêtées et inculpées de terrorisme et d’homicide.

En septembre, des groupes armés qui, selon la police régionale, étaient affiliés au Front de libération du Benishangul, ont mené une série d’attaques contre des Amharas et des Agews vivant dans la zone Metekel (région Benishangul-Gumuz), faisant au moins 45 morts et entraînant le déplacement de milliers de personnes.

Entre le 18 et le 21 octobre, au moins 31 Amharas du district de Guraferda (région des Nations, nationalités et peuples du Sud) ont été tués par des assaillants armés et environ 1 500 ont été déplacés3.

Le 9 novembre, des milices locales et des jeunes ont poignardé et mutilé à mort des dizaines, voire des centaines d’Amharas à Mai-Kadra, dans l’ouest du Tigré4. Selon les témoins, les corps présentaient des plaies béantes laissant penser que les victimes avaient été tuées au couteau ou à la machette. Des survivant·e·s ont indiqué que les auteurs de l’attaque étaient des jeunes de la région et des agents des forces de sécurité fidèles au gouvernement régional du Tigré.

Expulsions forcées

Mi-février, la municipalité d’Addis-Abeba a démoli des dizaines de logements, faisant au moins un millier de sans-abri, en pleine pandémie de COVID-19. Les personnes concernées affirmaient avoir construit ces logements sur des terrains qu’elles avaient achetés en 2007, mais les autorités persistaient à dire qu’il s’agissait de squatteurs qui n’avaient pas acquis ces terrains auprès de la municipalité. Ces familles n’ont pas reçu de préavis ni été consultées au sujet des expulsions. La plupart d’entre elles tiraient leurs revenus de l’économie informelle et avaient perdu leurs moyens de subsistance du fait des mesures liées à la pandémie, qui limitaient les débouchés professionnels.

Après les démolitions, les habitant·e·s ont tenté de construire des abris temporaires avec de la toile et des bâches mais, le 14 avril, ces structures ont également été détruites par les autorités et les matériaux ont été confisqués par la police. Ces familles se sont ainsi retrouvées contraintes de dormir dehors malgré les pluies abondantes.

Droit à la vérité, à la justice et à des réparations

Les autorités n’ont fourni aucune information au sujet des mesures qu’elles avaient prises pour retrouver et secourir 17 étudiant·e·s amharas enlevés en novembre 2019 à l’université de Dembi Dolo, dans l’ouest de la région Oromia, par des personnes non identifiées. On était toujours sans nouvelles de ces jeunes à la fin de l’année5.

L’État a pris quelques mesures pour traduire en justice les responsables présumés des atrocités et des graves violations des droits humains commises depuis 1991, parmi lesquelles des exécutions extrajudiciaires, des actes de torture et d’autres mauvais traitements, ainsi que des arrestations collectives ou arbitraires. Cependant, ces mesures ne laissaient que peu d’espoir aux victimes d’obtenir justice pour les infractions – y compris les homicides, les tortures et autres mauvais traitements, ainsi que le recours excessif à la force – imputables aux forces de sécurité, notamment aux forces de défense nationales, à la police fédérale et aux forces spéciales des polices régionales.

1« Éthiopie. Il faut que les autorités cessent tout recours à la force meurtrière contre des manifestants » (communiqué de presse, 14 août)
2« Éthiopie. La police a attaqué des partisans de l’opposition dans la région d’Oromia, tuant un vendeur et blessant une musicienne » (communiqué de presse, 17 février)
3« Éthiopie. Les autorités interdisent les manifestations, les qualifiant d’“illégales et injustifiées” » (communiqué de presse, 27 octobre)
4« Éthiopie. Une enquête révèle que de nombreux civils ont été tués dans des massacres perpétrés dans le Tigré » (communiqué de presse, 12 novembre)
5« Éthiopie. Les familles des étudiant·e·s amharas disparus craignent pour leurs proches alors que les universités ferment en raison du COVID-19 » (communiqué de presse, 25 mars)

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