Colombie-présidentielle : le favori Mockus, un vert pas rouge d’esprit

Philosophe, mathématicien, professeur d’université, ex-maire de Bogota et fils d’immigrés lituaniens, Antanas Mockus, 58 ans, a révolutionné la campagne pour l’élection présidentielle du 30 mai en Colombie, se hissant contre toute attente avec son Parti Vert en tête des sondages.

Un favori vert ? Oui, et de plus pas rouge d’esprit, contrairement à nombre de verts européens, ce qui facilite son ambition de succéder au conservateur et très populaire Alvaro Uribe, président sortant non-rééligible au terme de deux mandats consécutifs. Parmi les neuf candidats à la présidence, seul le dauphin d’Uribe, son ex-ministre de la Défense Juan Manuel Santos, pourrait encore barrer la route à Antanas Mockus.

Publié le 22 mai, l’ultime sondage autorisé avant le premier tour en prédit un second, aucun candidat n’obtenant d’emblée la majorité absolue Crédité de 32% des voix au scrutin du 30 mai, le candidat des verts y serait devancé par les 34% de Santos. Les mieux classés des autres candidats à la présidence plafonneraient à 6%. Mais au second tour, le 20 juin, Mockus l’emporterait sur un score estimé provisoirement à 45% des suffrages, contre 40% à Santos. A noter, sous réserve des résultats réels, l’inconsistance de Gustavo Petro, candidat de la gauche rassemblée au sein du Pôle démocratique alternatif (PDA), et l’effondrement de l’ex-ministre et ex-ambassadrice Noemi Sanin, candidate du Parti Conservateur.

Célèbre depuis qu’en qualité de recteur de l’Université nationale de Colombie il baissa son pantalon et exhiba son postérieur devant des étudiants contestataires, Mockus, qui se maria dans un cirque perché sur un éléphant, n’avait jamais affiché un écologisme militant. Mais son ambition présidentielle le porta, en alliance avec deux autres ex-maires de Bogota, Enrique Peñalosa et Luis Garzon, appréciés comme lui pour bonne gestion de la capitale, à débarquer en septembre 2009, puis à s’imposer au sein du Parti Vert en mal de locomotive électorale. La manoeuvre épargnait à Mockus la tentative de créer un nouveau parti, incertaine en fonction d’exigences légales récemment durcies.

Le Parti Vert colombien navigue au centre

Marginal dans la plupart des pays d’Amérique latine, le vert écolo s’identifie ou s’allie souvent en Europe à des mouvances de gauche relevant, au choix, de l’anticapitalisme, du socialisme, du communisme, de l’altermondialisme et/ou de l’américanophobie. Mais en Colombie, le Parti Vert navigue au centre, voire au centre droit.

Antanas Mockus croit au libre marché. Il respectera le Traité de libre-échange signé par la Colombie avec les Etats-Unis (mais pas encore ratifié par Washington) et celui conclu le 19 mai dernier avec l’Union européenne. Le candidat vert salue même comme une contribution à la sécurité du pays l’accord militaire qui octroie aux forces américaines depuis le 30 octobre 2009 l’usage d’au moins sept bases militaires colombiennes. Cet accord est au coeur de la crise diplomatique et commerciale entre la Colombie et le Venezuela d’Hugo Chavez.

Quant à la guérilla marxiste des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), pas question, selon Mockus, de négocier avec elle tant qu’elle n’aura pas déposé les armes et fait allégeance à la Constitution colombienne. L’ancien maire de Bogota a été et est peut-être toujours l’une des cibles et des victimes potentielles de la coopération entre guérilleros des FARC et séparatistes basques de l’ETA dénoncée formellement par la justice espagnole, laquelle a éclaboussé le Venezuela.

Mais alors, hormis l’originalité du personnage, en quoi Antanas Mockus se distingue-t-il du président sortant Alvaro Uribe et de son dauphin Juan Manuel Santos ? La différence peut se résumer par une vieille maxime chère au candidat vert, "La fin ne justifie pas les moyens", renforcée par sa promesse clef de "légalité démocratique". Il s’agirait en somme de moraliser sans renier son fondement la célèbre "sécurité démocratique" d’Alvaro Uribe, en extraire toute trace de corruption, de complicité avec des paramilitaires et d’horreur du type "faux positifs". (Cette expression désigne des marginaux exécutés par des militaires qui les présentaient ensuite comme des guérilleros abattus afin d’obtenir des primes ou de l’avancement).

"Je suis aux antipodes de Chavez"

Loin de prendre en tout le contre-pied d’un Alvaro Uribe sacralisé par ses succès contre la guérilla et la délinquance, Antanas Mockus suit une partie substantielle du chemin débroussaillé par le président sortant. Mais il l’humanise, il le fleurit du tournesol du Parti Vert. "Il faut construire sur le déjà construit, qui est considérable, pour mettre au centre du pays la légalité, l’éducation, le changement culturel, les moteurs de la transformation sociale" dit Antanas Mockus.

Il demeure à mille lieues du radicalisme révolutionnaire vénézuélien ou bolivien. La seule nationalisation prônée dans le programme des verts est celle des propriétés des narcotrafiquants. En économie, "je suis aux antipodes de [Hugo] Chavez" confiait le 23 mai Antanas Mockus à l’influent quotidien colombien El Tiempo. "Vous vous considérez de droite ?" interrogeait l’intervieweur. Et Mockus de répondre : "Sur nos armoiries [de la Colombie] est écrit ’Liberté et ordre’. Je suis plus pour l’ordre que pour la liberté, car sans ordre il n’y a pas de liberté".

Mettre l’ordre existant dans un nouvel emballage fleuri semble jusqu’à présent réussir au candidat vert. Sa percée doit aussi beaucoup à sa capacité de s’allier à ceux qui lui disputaient au sein de son propre parti la candidature à la présidence de la République. Quoique paradoxal en politique, un autre atout de Mockus est l’originalité de son personnage de philosophe volontiers farfelu et capable d’établir une étonnante relation de proximité en larmoyant d’émotion en public et même en révélant à tous les Colombiens, en ouverture de campagne électorale, sa maladie de Parkinson naissante.

Le ralliement au Parti Vert d’un autre gestionnaire à succès, l’ex-maire indépendant de Medellin Sergio Fajardo, qui brigue la vice-présidence sur le même ticket qu’Antanas Mockus, complète l’image d’une candidature présidentielle d’allure à la fois artisanale, rafraîchissante, humaniste, compétente et honnête. Quasi un bain de jouvence électoral dans un pays secoué par près d’un demi-siècle de terrorisme insurrectionnel et de contre-terrorisme militaire et paramilitaire, les adversaires rivalisant de barbarie.

Sans besoin de théoriser sur la gauche et la droite, l’électorat jeune et urbain a succombé à la séduction. Le site Facebook d’Antanas Mockus comptait 683.013 adhérents au soir du 24 mai. Au même moment, le site Twitter du président vénézuélien Hugo Chavez n’en totalisait "que" 429.717.

Source:25/05/2010 - Latin Reporters, Le Temps, Radio Nederland, TIME