"Je vis dans la peur des rafles" - La Libre Belgique L’armée emmène de force des jeunes pour gonfler ses rangs. Les riches Colombiens ont les moyens d’éviter le service militaire. Reportage Correspondante en Colombie

L’armée emmène de force des jeunes pour gonfler ses rangs. Les riches Colombiens ont les moyens d’éviter le service militaire.
Reportage Correspondante en Colombie

"Nous sommes en train de perdre la guerre, alors il faut bien qu’on remplisse les camions !" Goguenard, le soldat regarde la douzaine de jeunes qui viennent d’être embarqués de force par l’armée à l’occasion d’une "batida", ou rafle, en plein centre de Bogota. Le conducteur du véhicule, en bleu de travail arborant un sigle d’entreprise privée, s’avère être lui aussi militaire et explique : "En fait, nous avons des ordres. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’entre le 28 mars et le 10 avril, il faut remplir 80 camions pour la seule ville de Bogota."

Vicente (1), objecteur de conscience travaillant avec l’ACOC (2), explique calmement aux soldats que les jeunes ont le droit d’être informés des procédures d’incorporation et que, déjà, les faire monter de force dans un véhicule est illégal. Depuis le camion, les jeunes gens se penchent, tendent l’oreille et applaudissent, tandis que Vicente commence à égrener la longue liste des irrégularités qui, selon l’Onu, font de ces rafles autant de cas de "détention arbitraire" (3). Un soldat monte et leur ordonne de se taire. Un autre prend Vicente à part. Pendant plus d’une heure, ce dernier essaie de faire valoir la législation colombienne, l’article de la Constitution qui depuis octobre 2009 reconnaît l’objection de conscience, et l’opinion des Nations unies. Rien n’y fait. Il explique alors le désaveu officiel des "batidas" dont lui ont fait part le directeur des droits de l’homme du ministère de la Défense ainsi que le directeur des opérations de recrutement. Peine perdue, il n’aura pas le droit d’informer les jeunes sur leurs droits.

Un bruit de moteur, le camion s’apprête à partir, le lieutenant est de plus en plus agressif. Un des garçons a tout juste le temps de noter un numéro de téléphone où se renseigner. A peine âgés de 18 ans, fluets comme des enfants, la plupart de ces jeunes issus des quartiers les plus humbles de la ville étaient sortis ce matin pour aller travailler, certains pour aller voir des amis. Tous ont été abordés dans les transports publics par des soldats qui, sous prétexte de vérifier leur situation militaire, leur ont pris leur carte d’identité et les ont fait monter dans un camion privé - plus discret que d’embarquer des civils réticents dans des véhicules de transport de troupes.

Quelques heures plus tôt, dans le terminal du Transmilenio de Ciudad Bolivar, la seule présence de Vicente et de la presse internationale a permis qu’un mineur de 17 ans récupère sa carte d’identité et soit remis en liberté. Avant de partir en courant loin de ce cauchemar, il confie ces quelques mots : "Je vis dans la peur des rafles. En fait, je sors aussi peu que possible pour éviter de prendre des risques."

Les jeunes de familles aisées, eux, ne font pas le service militaire : l’armée respecte leurs droits. Surtout, leurs parents paient non seulement une taxe spéciale proportionnée à leurs revenus, mais achètent aussi à prix d’or leurs exemption et "inaptitude", dans un contexte de corruption et d’arbitraire (4). C’est grâce aux autres, ceux des rafles, que l’armée colombienne a gonflé ses effectifs de 240000 hommes en 2002, à 470000 en 2008. Ces jeunes au regard inquiet, embarqués à la va-vite, sont aussi ceux qui alimentent les statistiques des blessés par mines et pertes humaines de l’armée colombienne dans sa guerre contre la guérilla - des chiffres qui, pour l’année 2009, donnent une proportion allant, selon les mois, de dix à vingt soldats tués par guérillero abattu. (5)

Source : Geneviève Maurer, La Libre Belgique, 08/04/2010

(1) Nom changé.
(2) Association colombienne d’objecteurs de conscience.
(3) Opinion #08/2008 (Colombie) du groupe de travail sur la détention arbitraire de l’Onu.
(4) Discussion avec une cinquantaine d’étudiants de l’une des universités privées du centre de Bogota, le 17 mars 2010.
(5) Voir le rapport d’activité des FARC pour 2009 : http://anncol.eu/files/custom/partes_2009.pdf, et pour 2010 : http://anncol.eu/conflicto-social-y-armado/11/farc-presenta-partes-oficiales-del-2010424?templateId=424 ainsi que les communiqués de l’armée de terre pour les périodes correspondantes : http://www.ejercito.mil.co/?idcategoria=4&cadena_buscar = bajas + del + ejercito&submit.x = 19&submit.y = 15