Regard sur le conflit colombien

La république de Colombie est fondée au début du XIXe siècle. La création de l’appareil étatique et institutionnel est profondément marquée par l’inégalité. L’oligarchie au pouvoir écarte du système et de la participation politique la majorité de la population, alors paysanne. Depuis la promulgation de la Constitution en 1886 et jusqu’aux élections de 1930, les conservateurs se maintiennent au pouvoir, tout le système étant alors dominé par leur idéologie. Mais le 19 février de cette année-là, c’est un libéral, Enrique Olaya Herrera, qui gagne les élections, déclanchant un élan d’enthousiasme auprès du peuple. On croit enfin voir arriver la modernité et le développement du pays. Ce sera, certes, un gouvernement de transition vers la modernité, mais le problème de fond ne se résoudra pas alors. Bien au contraire, les premiers combats sanglants entre libéraux [1] et conservateurs marquent tragiquement l’arrivée du libéralisme au pouvoir, et l’oligarchie se maintient.

El Bogotazo ou le début de la Violencia

Un changement radical marque l’Histoire au milieu du XXe siècle, l’apparition du gaitanisme. Jorge Eliecer Gaitán, avec ses idées réformistes, va peu à peu séduire la population et devenir le leader social d’un pays fatigué. C’est à nouveau l’euphorie de l’espoir de changements profonds. Gaitán va prendre la tête du parti libéral, en promouvant non pas un libéralisme d’élites, mais un libéralisme du peuple. Le 9 avril 1948, la population voit son rêve s’effondrer quand un inconnu assassine son leader, alors en pleine campagne politique. Des émeutes vont exploser dans la capitale : incendies, pillages, tueries, …moment noir connu sous le nom de El Bogotazo. Cet événement va exacerber la division entre libéraux et conservateurs et être en partie responsable du déclenchement de la période de la Violencia, qui durera jusqu’en 1964. Deux forces vont se polariser, les défenseurs du gouvernement et les révolutionnaires libéraux. D’autant qu’avec l’arrivée au pouvoir de Laureano Gomez, leader conservateur, entre 1950 et 1953, les répressions contre les libéraux vont s’accentuer, notamment avec l’instauration des tristement célèbres policiers chulavitas.

Apparition de la guérilla libérale paysanne

Aux crimes va répondre la violence. Les paysans vont peu à peu s’organiser en guérillas, dans le but de se défendre contre les forces gouvernementales et de faire chuter le pouvoir conservateur. Le premier mouvement fondé dans les années ’60 est le Mouvement Ouvrier Paysan de Colombie. Suivront, en 1964, les FARC -Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia, Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes- dirigées alors par Manuel Marulanda Vélez. D’origine paysanne et libérale, ce mouvement se revendique d’idéologie marxiste. Ils se rebaptiseront FARC-EP -pour Ejército del Pueblo, Armée Populaire- le 27 mai 1982. En 1965, inspiré de la révolution cubaine, c’est l’ELN -Ejército de Liberación Nacional, Armée de Libération Nationale- qui voit le jour, organisée par des étudiants et des professeurs. On peut également citer l’EPL -Ejército Popular de Liberación, Armée de Libération Populaire-, groupe maoïste, le Mouvement Quintin Lame, mouvement armé indigène pour la récupération des terres ou encore le célèbre M-19, Movimiento 19 de abril, Mouvement du 19 avril, qui est né en 1973. Ces deux derniers mouvements, notamment, déposeront les armes et retourneront à la vie civile par la suite.

A la fin des années 70’s, la violence s’accroît, les différents mouvements guérilléros se combattent mutuellement, chacun désirant occuper la place de leader des groupes armés illégaux. Cette période a suscité une complexification du conflit par la multiplication des protagonistes et par la difficulté à définir les acteurs et à leur attribuer les actes de violence. L’armée, dans un premier temps, va tenter de contenir cette explosion de violence, pour finalement se retirer partiellement et laisser le terrain libre aux paramilitaires.

L’installation du narcotrafic

A partir des années 1980, le trafic de stupéfiants s’installe progressivement dans le pays. L’économie de guerre en est totalement transformée, ce qui va modifier en profondeur la structure du conflit. En effet, les guérilleros obligent les narcotrafiquants à leur verser une partie des revenus de la drogue et pratiquent les enlèvements systématiques. Ces nouvelles activités génèrent des revenus importants et permettent d’augmenter les effectifs des groupes armés illégaux ainsi que leur armement. Les groupes guérilléros, dès lors mieux équipés et numériquement plus nombreux, vont accroître leurs activités, provoquant une amplification des confrontations. Par ailleurs, les narcotrafiquants vont riposter aux menaces des guérilleros en créant leur propre milice. Celle-ci est directement financée par la mafia.

Au même moment, les grands propriétaires terriens, également victimes de la guérilla, vont créer leur propre armée de défense. « N’importe où en Colombie, quelqu’un avec des intérêts illégaux à défendre créait son propre groupe armé pour protéger ses terres, attaquer des envahisseurs, éliminer la guérilla ou n’importe quelle personne considérée comme une menace » [2]. Ces « autodéfenses », les paras militaires, se rassembleront plus tard, pour la majeure partie, sous le nom de AUC -Autodéfenses Unies de Colombie.

Si, aux premiers moments, la population voit dans leurs actions un possible dénouement à la situation, très vite, le soutien populaire retombe. En effet, ils éliminent les membres des groupes armés de gauche, et avec eux leur famille, leurs amis, leurs voisins, leurs sympathisants. Ils vont terroriser la population en assassinant un nombre important de personnes, et notamment des personnalités.
Parallèlement, l’arrivée du trafic de drogue permet à la guérilla d’augmenter ses ressources financières, et donc de développer sa capacité militaire. Depuis les années ’80, les territoires sous leur contrôle se sont très largement étendus, se rapprochant notamment des villes.

Le conflit aujourd’hui

La singularité de la situation colombienne réside dans le fait que les citoyens sont bien en présence d’une démocratie, mais avec une violence politique extrême. Par ailleurs, les limites sont brouillées entre les protagonistes et la population civile, les motifs des acteurs armés sont flous, et la violence est plurielle, se déployant dans les sphères multiples de la vie sociale. Pour développer cette idée, nous choisissons de laisser, dans un premier temps, la parole à l’écrivain et professeur colombien Gonzalo Sánchez, qui s’exprime avec ces mots :
« Les assassinats et les massacres aujourd’hui en Colombie ne s’inscrivent plus dans des frontières définissant un « ici » et un « au-delà », concernant les luttes entre bandes rivales pour le contrôle des territoires, ni même dans les frontières géographiques imprécises des appartenances politiques, qui ont leur importance tout de même. Les nouvelles expressions de la guerre visent des franges de population beaucoup plus larges de la communauté organisée. On est vulnérable aujourd’hui du simple fait de son appartenance à un secteur social déterminé, à une profession, à un choix de vie. On tue des paysans parce qu’ils sont paysans, des ouvriers parce qu’ils sont ouvriers, des instituteurs parce qu’ils sont instituteurs, des juges ou des journalistes parce qu’ils exercent leur métier, des prostituées, des mendiants et des homosexuels parce que cela est intolérable, des soldats, des policiers ou des guérilleros mis hors de combat, parce qu’on ne conçoit pas qu’ils puissent appartenir à notre société, et ainsi de suite…C’est une guerre de tous contre tous, dans une société où une grande partie de la population est armée. C’est une guerre non seulement punitive mais aussi préventive contre quiconque pourrait s’avérer subversif, traître ou simplement opposant sur la scène politique publique ou dans le domaine plus discret des relations interpersonnelles. C’est une guerre qui, non seulement, touche ceux qui n’en sont pas véritablement les acteurs, mais aussi ceux qui la fuient, c’est-à-dire ses propres victimes. » [3]

Ainsi, on assiste à un autre type de violence, où narcotrafiquants et paramilitaires, guérilleros et agents étatiques, se confrontent. Les idéologies qui ont fait naître les différentes oppositions ne sont plus les motivations premières de la guerre. Le moteur de cette guerre est le narcotrafic. Un nouveau genre de conflit prend ainsi corps, où les armées irrégulières se battent pour obtenir des assises territoriales, en expulsant les populations locales par le recours à la terreur. Le déplacement de populations constitue une stratégie de guerre pour le contrôle des terres, qui permet aux groupes armés d’étendre leur espace d’influence, de faciliter le transport des armes et de cultiver des plantations illégales.
Il faut également mentionner l’utilisation par les groupes armés des mines antipersonnel, dont la population est encore une fois la première victime.

Récemment, les guérilleros et paramilitaires ont opté pour une nouvelle stratégie : ils bloquent les populations villageoises et empêchent leur fuite. Celles-ci leur servent de bouclier, de protection. A la date du 17 juin 2005, on compte une centaine de villages "prisonniers" . Les forces armées régulières colombiennes utilisent également une stratégie de confinement des populations, en limitant leur mobilité, en restreignant la circulation d’aliments, de médicaments, de combustibles et en intervenant dans la régulation de la vie quotidienne des communautés. Ce type de manœuvres vise à mieux contrôler les actions des groupes militaires irréguliers et à les limiter dans leurs activités de collaboration avec la population locale.

Afin d’éclairer davantage la compréhension du conflit, nous proposons à présent d’identifier les acteurs en présence et leurs types d’action.

Les acteurs du conflit

Le conflit colombien est particulièrement complexe, notamment au vu de sa durée et de la pluralité d’acteurs en présence. Comme expliqué précédemment, les motivations évoluent également au cours du temps, nourrissant de nouvelles haines. Si nous sommes en présence de nombreux acteurs, il est toutefois possible de les rassembler en trois groupes distincts, mais il ne s’agit nullement de groupes homogènes. Certaines branches guérilléros ou paramilitaires sont en désaccord et revendiquent des positions divergentes sur certains thèmes. Ainsi, la CODHES, Consultoria para los derechos Humanos y el Desplazamiento, dénonce trois acteurs responsables principaux de la situation :

1) les guérilleros et leurs organisations de milices, qui sont issus des mouvements paysans libéraux et qui défendent des idéologies d’extrême gauche. Ils pratiquent l’enlèvement en grand nombre dans le but d’intimider les leaders politiques et civils et bien sûr dans un but d’enrichissement. Ils utilisent également les menaces et les crimes pour maintenir leur contrôle sur les gouvernements municipaux. Le groupe le plus important actuellement est celui des FARC-EP.

2) les groupes paramilitaires et d’autodéfense, directement liés à la mafia et aux narcotrafiquants, qui défendent une idéologie d’extrême droite. Au nom de nouveaux modèles économiques et politiques, ils terrorisent la population. Ces groupes éliminent systématiquement toutes les personnes impliquées -ou supposées impliquées- dans des mouvements syndicalistes, gauchistes, de défense des Droits de l’Homme, de défense de la population locale, etc.

3) le gouvernement, qui effectue des offensives massives contre les groupes armés illégaux, offensives coûteuses en vies civiles. La politique de l’actuel président Alvaro Uribe Vélez, cherchant à obtenir des résultats immédiats, amènerait à des persécutions arbitraires et provoquerait ainsi une accélération du phénomène .

Les FARC ont jusqu’à présent refusé toute négociation avec le président Uribe en matière de démobilisation, et ne participent dont pas, dans ce contexte, au processus de démobilisation de groupes armés irréguliers.

Les paramilitaires trouvent leurs origines dans le groupe armé MAS, Muerte a Secuestradores, « une alliance formée dans les années 1980 entre l’armée colombienne, la police et les hommes d’affaires et propriétaires terriens du centre du Magdalena » . [4] Cette alliance avait alors pour objectif de contre-attaquer les guérilléros. Carlos Castaño devient rapidement le leader du mouvement paramilitaire et sera à la tête de l’ensemble des groupes armés. Dès le début, les paramilitaires sont intiment associés au narcotrafic, le frère de Carlos Castaño, Fidel, était l’un des plus puissants trafiquants de drogue du nord du pays.
En 1997, les différents groupes paramilitaires se sont regroupés au sein des AUC (Autodéfenses Unies de Colombie). On peut notamment citer les groupes suivants : les Autodéfenses Paysannes de Córdoba et Urabá, les Autodéfenses du Cesar, les Autodéfenses de Santander et du sud du Cesar, les Autodéfenses des Plaines Orientales, les Autodéfenses du Casanare, les Autodéfenses de Cundinamraca.
Le rapport n°1 de la Commission Nationale de Réparation et Réconciliation, intitulé « Disidentes, rearmados y emergentes : ¿Bandas crimiales o tercera generación paramilitar ? » propose de définir les paramilitaires comme « groupements armés avec une main mise nationale qui, sous le prétexte de combattre les organisations insurgées, ont accumulé du pouvoir territorial, institutionnel et économique, attaquant et déplaçant la population, des individus sans défense et leurs organisations, ceux qu’ils considéraient comme base d’appui de la guérilla, convaincus que les ressources étatiques utilisées dans le cadre de l’Etat de droit ne sont pas effectives pour combattre l’insurrection ou ses aides sociales » . [5]Le rapport ajoute que les caractéristiques du groupe paramilitaire sont l’emploi de la violence, son accumulation de pouvoir privé et illégal, et la faiblesse démocratique et institutionnelle des régions où ils exercent leur influence. Une autre dimension clé de la définition, toujours selon ce rapport, est la collaboration institutionnelle et la tolérance gouvernementale exercée vis-à-vis de ces groupes.

Enfin, afin de comprendre le processus de réconciliation nationale dans toute sa complexité, il est important de noter que les paramilitaires ont été les principaux responsables des homicides, actes de tortures et disparitions depuis leur pénétration au sein du conflit. C’est pourquoi les agences internationales et les acteurs civils internationaux recommandent au gouvernement colombien de démanteler le plus rapidement possible les structures paramilitaires en priorité. Il lui est également exhorté de mettre fin à l’appui qu’il donne à ces structures. En effet, Human Rights Watch a publié un rapport en 2000 qui dénonce l’existence de liens étroits entre l’armée régulière et les paramilitaires et, notamment, prouve l’existence d’une collaboration de l’armée régulière à des opérations anti-guérilla menées par les paramilitaires. Par ailleurs, au début de l’année 2006, le scandale de la « parapolitique » éclate dans la presse nationale colombienne. Certains médias révèlent l’existence de liens entre des politiciens pro-Uribe et les paramilitaires.

Un conflit difficile à nommer

Le conflit colombien est marqué par une complexité qui le rend difficile à saisir et, dès lors, à définir. Le premier élément évident est le caractère interne du conflit. Il ne s’agit ni d’un conflit international, ni internationalisé. Nous sommes uniquement en présence d’acteurs nationaux.
Cependant, le conflit interne ne touche pas l’ensemble du pays mais affecte certaines régions en particulier, avec des degrés d’impact divers sur les autres régions. Eric Lair, dans son artcile « Colombie : une guerre privée de sens ? » explique : « En dépit de son intensification au cours des dernières années, le conflit armé n’a pas provoqué un effondrement des principales structures du pays. (…) Evidemment le pays est fragilisé par cette « violence généralisée », un système judiciaire déficient et un Etat dont on répète à souhait qu’il est « faible »  » . [6]Pour Eric Lair, le pays est parvenu à maintenir des structures viables et dans le même temps, à conserver ses valeurs démocratiques.
Par ailleurs, on ne peut pas qualifier le conflit colombien de guerre civile, dans le sens où les combattants représentent une très faible minorité de personnes et qu’ils ne disposent que de très peu de soutien au sein de la population.
S’il s’agit bien d’un conflit interne, nous sommes d’accord pour affirmer que ce n’est pas une guerre civile. Pourtant, les civils en sont les principales victimes….On ne peut pas non plus qualifier les faits de criminalité, car ce serait réduire la réalité colombienne à peu de chose. Ainsi, la définition parait chaque fois plus insaisissable et la situation plus éparse.

Bilan humanitaire

Comprendre les enjeux du conflit nécessite de saisir pleinement sa dimension humanitaire, ainsi que les acteurs responsables des crimes et violations du droit humanitaire international. Pour ce faire, nous nous basons principalement sur les données publiées par la Commission colombiennes des juristes (CCJ) dans leur rapport sur la situation des droits humains en Colombie pour la période de 2002 à 2006. Il est intéressant de regarder les chiffres en se rappelant que cette période couvre principalement le premier mandat du président Alvaro Uribe.

Pour ces quatre années, le nombre total de morts s’élève à 20.102. Les assassinats et les disparitions forcées en dehors des combats sont de 11.292. On note par ailleurs que 6.192 personnes sont actuellement détenues arbitrairement. La Colombie est également classée parmi les trois pays au monde ayant le plus grand nombre de déplacés internes. La CODHES, Consultoría para los Derechos Humanos y el Desplazamiento, estime à plus de trois millions le nombre de déplacés internes colombiens .

La CCJ affirme que la guérilla assassine 397 personnes en moyenne par an, contre 1060 assassinats et disparitions forcées annuels par les paramilitaires. La différence de chiffre est importante dans le contexte actuel du processus de paix, car les responsabilités doivent pouvoir être connues, punies et réparées. A ce titre, la CCJ rappelle que « Les groupes paramilitaires continuent d’être les principaux violeurs du droit à la vie, malgré le processus de négociations avec le gouvernement » . Ainsi, toujours selon la même source, les paramilitaires seraient responsables de la mort ou la disparition de 3005 personnes, et ce, pour la période du 1er décembre 2002, soit le début du processus de démobilisation, jusqu’au 31 juillet 2006.
Cependant, les chiffres de la CCJ indiquent une réduction du nombre d’assassinats perpétrés par les paramilitaires. La CCJ explique cette diminution par un changement de stratégie, les assassinats sélectifs étant à présent davantage commis que les grands massacres collectifs. Ces assassinats sélectifs ont pour but de maintenir un contrôle social et politique sur la population, en éliminant toutes les personnes qui s’interposent à leurs actions ou qui travaillent dans le domaine des droits humains et la défense du peuple colombien.

A côté de la guérilla et des paramilitaires, le gouvernement colombien est également responsable d’un nombre important d’exécutions extrajudiciaires et de violations des droits de l’homme.
« Le nombre moyen annuel de violations du droit à la vie attribuables directement aux agents étatiques a augmenté de 92%. Entre juillet 2002 et juin 2006, on attribue aux agents étatiques une moyenne de 227 violations au droit à la vie par an ». Cette augmentation s’explique en partie par la politique de « sécurité démocratique » mis en place par l’actuel gouvernement. Le gouvernement d’Uribe, par cette politique, a affirmé que les groupes armés illégaux sont alimentés militairement par leurs rapports avec la population civile, qui est de la sorte accusée implicitement de complicité. Cette politique contient des effets pervers multiples, notamment la non observance du principe de distinction entre les combattants et les civils ou l’assimilation des défenseurs des droits humains aux guérilléros. Par ailleurs, nous avons pu constater que la guérilla a continué, sur toute la période 2002-2006, à assassiner un nombre très élevé de personnes, ce qui est particulièrement indicatif du manque d’efficacité de la politique de sécurité démocratique.
Un autre facteur explicatif de l’accroissement du nombre d’exécutions extrajudiciaires est la nécessité d’obtenir des résultats en terme militaire. De grandes opérations militaires sont menées dans le cadre de la politique de sécurité démocratique et exigent des résultats. Cette pression sur les agents étatiques provoque des violations importantes des droits humains et l’identification de civils tués comme appartenant à des groupes guérilléros.

De nombreux rapports réalisés par des organisations internationales ont déjà été publiés et soumis au gouvernement colombien. Ainsi, Amnesty International, Human Rights Watch, le Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, les Brigades de Paix Internationales, le Bureau International des Droits humains- Action Colombie (OIDHACO), la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, et de nombreux autres publient régulièrement des rapports alarmants sur la situation des droits de l’homme et du droit humanitaire international en Colombie.
Parallèlement à la question proprement humanitaire, les organisations internationales s’inquiètent des facilités accordées aux responsables paramilitaires dans le cadre du processus de démobilisation. Ainsi Human Rights Watch a communiqué une Lettre au Président Alvaro Uribe dans laquelle est exprimée leur grande préoccupation concernant la réduction des peines de prisons de politiciens qui font pourtant l’objet d’enquêtes pour crimes commis en collaboration avec les paramilitaires. Human Rights Watch s’interroge également sur une série d’autres aspects du processus de démobilisation.

Précédentes tentatives de paix

La Colombie a déjà connu plusieurs tentatives de paix par la négociation avec les acteurs armés illégaux ; trois tentatives peuvent être citées.

Tout d’abord, le conservateur Belisario Betancur est élu président de la république en 1982. Suite au constat de l’incapacité des forces gouvernementales à exterminer les groupes guérilleros, le nouveau président cherche à obtenir une solution par la voie pacifique et ouvre la possibilité d’entamer des négociations avec ces groupes. Malgré la résistance de personnes influentes proches du pouvoir et la division des groupes guérilleros face à cette proposition, Betancur maintient sa démarche et parvient par sa détermination à un accord aussi bien avec le M-19, qu’avec les FARC et le EPL. En 1985, une trêve est donc prononcée entre les guérilléros et les forces gouvernementales, accompagnée d’un processus de dialogue, dans l’objectif d’aboutir à une paix permanente. Par ailleurs, le président garantit des amnisties généreuses aux dirigeants guérilleros. Les mouvements révolutionnaires demandent pour leur part une réforme du système étatique, souhait qui ne peut être concrétisé par le président lui-même puisque la décision dépend du Congrès.

Parallèlement à ces négociations, les combats se poursuivent entre guérilleros et forces gouvernementales, en dépit du cessez-le-feu instauré et des ordres de leurs supérieurs militaires. Dans ce contexte, le M-19 se retire des négociations, tandis que les FARC poursuivent le dialogue entamé. Ils travaillent en effet à la formation d’un nouveau parti politique, afin de participer à la vie politique légale. Ce projet prendra forme en 1985, avec la création de l’Unión Patriótica et l’ouverture du traditionnel système politique bipartite colombien.
Toutefois, de nombreuses personnes sont inquiètes de l’évolution de la situation politique et mettront en place une véritable campagne d’extermination. Ainsi, des milliers de partisans de l’Union Patriotica sont assassinés et le parti se désagrège entièrement. Les guérilleros mettent donc fin au projet démocratique d’insertion politique et reprennent les armes dans les campagnes.
La tentative du président Betancur d’aboutir à une paix permanente sera alors largement critiquée. Les autorités gouvernementales entérinent à cette époque tout projet de négociation et le cycle de la violence reprend.

La seconde tentative survient en 1990, avec l’ouverture de nouvelles négociations entre le gouvernement colombien dirigé alors par César Gaviria et les FARC et l’ELN. Aucun accord ne pourra être conclu.

La dernière tentative revient au conservateur Andrès Pastrana qui, en 1999, propose à nouveau d’entamer des pourparlers avec les guérilléros des FARC, suite au constat identique de ces prédécesseurs de l’incapacité d’éliminer militairement ce groupe révolutionnaire.
Pastrana est véritablement porteur d’un message de paix et il est convaincu que la fin de la guerre civile peut être obtenue autrement que par la voie militaire.

En novembre 1998, et malgré l’absence d’un cessez-le-feu, le président offre aux FARC une enclave démilitarisée dans l’espoir d’y négocier la paix. Cette zone, d’une superficie identique à celle de la Suisse, soit environ 42.000 km², se situe au sud du pays, à la frontière avec l’Equateur. Cette zone est octroyée aux FARC sans consultation préalable de la population vivant dans la région. L’objectif du président est d’ouvrir un espace non militarisé à la négociation et d’entamer un processus menant à l’abandon des armes par les guérilléros des FARC.
Mais en quelques mois, les FARC transforment le « laboratoire de paix », dépourvu de tout contrôle par les forces gouvernementales, en champs de culture de coca. Par ailleurs, ce lieu devient une plaque tournante du trafic d’armes et des terroristes étrangers y sont reçus. Les personnes séquestrées sont regroupées dans cette région du sud. Les FARC recrutent de force au sein de la population locale et leur effectif bondit de 11 000 à 17 000 combattants. Ils entrainent leurs forces sur ce territoire où plus aucun contrôle militaire n’est effectué. Les revenus de la drogue augmentent, les troupes sont renforcées et bien entrainées, et les FARC peuvent préparer leurs offensives dans les autres régions de Colombie depuis leur « laboratoire de paix » sans être tracassés. Ainsi cet Etat dans l’Etat va être synonyme d’intensification des combats tout au long du processus de paix et va amener les Colombiens à se tourner vers la voie proposée par les paramilitaires.

Les attentats de New York le 9 septembre 2001 marquent une modification du paysage politique mondial, en même temps que la dénomination des groupes armés illégaux. En effet, les FARC, qui ont applaudi les attentats, ne sont plus des guérilléros communistes mais sont désormais des terroristes, ou encore des narcoterroristes. Dès lors, ils deviennent sujets de l’attention des américains. Le 11/09 va ainsi se traduire par un durcissement de Washington envers les « terroristes » colombiens. Les Etats-Unis proposent leur aide financière à la Colombie au travers du Plan Colombie. L’objectif de ce plan est de combattre le trafic de drogue, en fournissant des armes à l’armée colombienne et en appliquant des mesures visant à l’élimination des cultures de coca, comme l’utilisation de fumigènes.

L’ouverture de la lutte internationale contre le terrorisme va précipiter l’échec du « laboratoire de paix », résultat obtenu par les concessions octroyées par Pastrana sans contrepartie des FARC. Après trois ans de négociation, le président pose un ultimatum au FARC pour quitter la zone démilitarisée et reprendre le contrôle par les forces régulières. Les Nations Unies tenteront de sauver le processus de paix en négociant à nouveau avec les FARC. Mais les guérilléros vont à plusieurs reprises trahir les promesses qu’ils avaient faites à la table des négociations et commettre une série d’abus. Suite à ces échecs répétés, Pastrana, à quelques semaines de la fin de son mandat, met définitivement fin au processus de paix et reprend le contrôle militaire de la zone. Une majorité de Colombiens attendaient depuis longtemps une telle décision et désiraient voir une position plus stricte de la part de leur gouvernement.

Audrey Laviolette, AIBF - Coordination Colombie.

Notes

[1Le terme « libéral » est utilisé en Colombie pour désigner les partisans de la gauche, par opposition aux conservateurs de la droite.

[2COLLECTIF, 50 días que cambiaron la historia de Colombia, Planeta Colombiana, Bogotá, 2004, p.268.

[3SANCHEZ G., Guerre et politique en Colombie, L’Harmattan, Recherche d’Amériques latines, Paris, 1998, p.201.

[4Human Rights Watch, War Without Quarter. Colombia and International Humanitarian Law, HCR, New York, 1998, p.100. Traduction libre de l’auteur

[5Commission Nationale de Réparation et réconciliation, Informe n°1. Disidentes, rearmados y emergentes : ¿Bandas crimiales o tercera generación paramilitar ? , Bogotá, août 2007, p.6

[6LAIR E., Colombie : une guerre privée de sens ?, dans le Bulletin de l’Institut français des études andines, Paris, 2000, p.517.