Ruta Pacifica : les femmes colombiennes contre la violence

Alejandra Miller Restrepo, Cauca, coordinatrice régionale de Ruta Pacifica de las Mujeres, parle de ce mouvement de femmes colombiennes contre la violence, vieux de 13 ans . Le groupe est connu pour ses actions directes révolutionnaires unissant des campesinos, des Noires, des indigènes et des femmes urbaines dans des mobilisations massives ou « rutas » qui se tiennent souvent dans des lieux contrôlés par des groupes armés qui prennent des femmes pour cible.

J’ai parlé avec Miller Restrepo en décembre 2008, un mois après la mobilisation la plus récente de Ruta, au moment où le scandale colombien des « fausses actions positives » de l’armée tuant des civils et prétendant qu’il s’agissait de guérilleras, continue à faire la une de la presse en même temps qu’une spéculation très répandue sur des changements à venir avec la nouvelle administration Obama. Ses commentaires sur comment Ruta avait ouvert un espace pour les femmes dans la société colombienne a renforcé mon inquiétude que trop de militants aux US et en Colombie mettent de côté ce qu’ils savent intuitivement sur l’espace de changement – qu’il vient d’en bas, à partir du travail soutenu de mouvements comme Ruta qui peuvent prendre avantage de moments comme celui-ci pour pousser le gouvernement vers la gauche, uniquement en construisant pendant des années l’organisation de la base.

Ruta a poursuivi ce travail soutenu avec des manifestations nationales le 1er février 2009 dans des villes dans tout le pays, pour soutenir la présence de femmes militantes dans Colombiens pour la paix qui négocient la libération des otages détenus par la FARC et réclament une fin négociée du conflit armé, à laquelle le gouvernement s’oppose, refusant même de reconnaître l’existence de groupes armés légitimés.

Quand et comment avez-vous été impliquée dans Ruta ?

J’ai entendu parler de Ruta quand je suis arrivée à Popayan pour aller à l’Université de Cauca en 1999, et ai été impliquée à partir de ce moment. Depuis 2002, je suis coordinatrice régionale.

Comment décririez-vous la Ruta ?

Nous sommes un mouvement de femmes contre la guerre, fondé en 1996. Nous sommes féministes, pacifistes et anti-militaristes.

Nous avons deux objectifs fondamentaux : 1. Rendre visible les effets de la guerre sur le corps des femmes. Sur notre corps parce que les corps des femmes sont des lieux de conflit dans la guerre, et c’est historiquement un type de violence grave. Et nous devons dénoncer la violence de la guerre. 2. Insister sur une issue négociée de la guerre. La militarisation de territoires crée plus de guerre et de souffrance, la seule manière de mettre fin à tout cela est la négociation politique.

Comment le groupe a-t-il été fondé, et comment est-il structuré comme une coalition nationale ?

Nous avons neuf régions comme mouvement national - Putumayo, Cauca, Valle del Cauca, Chocó, Risaralda, Antioquia, Bolívar, Bogotá, Santander.
A présent, aujourd’hui, nous avons comme membres 350 organisations de la base – comme des organisations de quartier, des groupes qui s’occupent de travail productif pour des femmes, toutes souscrivent à notre plateforme.

Ruta a été fondé en 1996. Pendant une rencontre nationale d’organisations de femmes, quelques moines sont venus nous voir pour nous raconter la condition des femmes à Mutata, où les paramilitaires étaient arrivés et avaient occupé la ville et avaient fait subir des violences sexuelles à 90% des femmes et des filles. Ils instituèrent un recrutement forcé et firent des femmes des servantes domestiques, et essentiellement des esclaves sexuelles. Quand les femmes militantes présentes entendirent cette histoire, elles ont décidé d’une mobilisation nationale – un voyage, une ruta - dans cette municipalité pour dire à ces hommes de respecter le corps des femmes et pour faire savoir aux femmes, qu’elles n’étaient pas seules. Beaucoup d’organisations nationales ont souscrit. Plus de 2.000 femmes ont voyagé jusque là. Nous avions choisi le 25 novembre, Journée internationale contre les violences contre les femmes, à cette occasion et ensuite pour les mobilisations/rutas. Nous disons à tous les acteurs armés – les paramilitaires, l’armée, les guérillas- de respecter les droits des femmes. Nous avons organisé deux rutas à Barrancabermerja en collaboration avec l’Organisation féminine populaire (OFP) plus des mobilisations à Choco, Putumayo, Narino, Cauca et Bogota.

L’an dernier, par exemple, nous avons voyagé à Narino, à la frontière avec l’Equateur pour exprimer notre solidarité avec les femmes réfugiées là.

Les Rutas sont fondamentales pour notre travail. En 2002, par exemple, 2.000 femmes ont voyagé dans le pays, de Puerto Asis à Putumayo, quand il était complètement militarisé par les paramilitaires et l’armée. Nous sommes passées par des montagnes, un terrain inhospitalier. Cela a eu un impact symbolique très important – les paramilitaires avaient interdit tout voyage après 18h. Nous avons dit, « eh bien vous devrez tirer sur 100 bus ou nous stopper toutes, » nous avons continué à passer pour déclarer ouvertement la courtoisie des femmes.

Ruta et l’OFP font partie du réseau international des Femmes en Noir. Le noir signifie que nous sommes en deuil à cause de la guerre.

Vous avez envoyé des délégations pour parcourir les US. Etes-vous en contact avec l’un ou l’autre groupe féministe là ?

Oui, nous avons rencontré CODEPINK.

L’éducation politique est visiblement une partie importante de votre travail – nous nous rencontrons ici dans votre bureau, les murs sont couverts de dessins et d’affiches créés par des participantes d’atelier. Pouvez-vous décrire le travail d’éducation et aussi vos autres programmes ?

Oui, nous organisons des séminaires d’éducation politique. Précisément maintenant, nous avons une école d’éducation politique avec comme thèmes, les féminismes, le pacifisme, la résolution de conflits. Il y a actuellement 40 femmes qui assistent à l’école ici à Cauca, elles se rencontrent tous les 15 jours pendant trois à quatre mois.

L’intervention politique et les recommandations sont aussi une partie importante de notre travail. Je veux dire par là que nous intervenons dans les processus politiques locaux/régionaux, avec des autorités du gouvernement, pour traiter des préoccupations des femmes dans le conflit armé.

Nous faisons aussi de la recherche et publions des rapports. La violence sexuelle est un thème important pour nous, dont pratiquement personne ne parle. Nous ne nous contentons pas simplement de rassembler des dénonciations, nous faisons des recherches, produisons des rapports et d’autres documents sur la réalité de la violence sexuelle à partir de récits et de statistiques. Par exemple, nous avons publié un livre sur l’effet négatif des fumigations aériennes sur les femmes à Putumayo – leur peau, la santé de leurs enfants.

Nos enquêtes se focalisent aussi sur l’utilisation des femmes et de leur corps comme stratégie de guerre par les acteurs armés. Elles servent d’abord à prouver que nous sommes des interlocutrices valables parce que nous sommes rigoureuses dans notre documentation. Elles montrent aussi que le corps des femmes est un territoire disputé dans le conflit.

Ruta est une coalition d’organisations, dont beaucoup ont des membres hommes et femmes. Pouvez-vous décrire le rôle des hommes en relation avec Ruta, à la fois dans la coalition et les mouvements de droits humains, en général ?

C’est dur avec les hommes parce qu’ils pensent que c’est un sujet et pas un problème en soi, et c’est subordonné à d’autres problèmes. La relation avec eux n’est pas une lutte dans le même sens, mais ils nient souvent et diminuent la violence contre les femmes. C’est difficile de la mettre au programme national. Par exemple, l’Organisation des états américains a une commission qui suit le processus de démobilisation paramilitaire. Nous avons publié un livre sur les effets du processus sur les femmes, comment on leur fait du tort, et peut-être a-t-elle a introduit quelques phrases à ce sujet dans le rapport officiel.

Certains hommes disent que nous sommes très exclusives. Non, c’est simplement notre espace. Et quand même, très peu d’hommes ont exprimé de l’intérêt à participer et à nous soutenir. Ceci dit, la politique d’empowerment que nous pratiquons a encouragé des femmes à convaincre leur mari à prendre plus de responsabilités dans les soins aux enfants et le travail domestique pour leur permettre plus facilement d’être présentes.

En regardant l’art visuel utilisé dans vos manifestations, et le langage et les photos de vos publications, comme des femmes qui se peignent le corps, je vois un grand usage symbolique du corps comme une métaphore et un langage politique très explicite. Est-ce exact ?

C’est un langage politiquement symbolique – nous réfléchissons à comment des symboles de guerre sont construits, à comment ils sont mis en place dans la société et à comment les désinstaller et installer des symboles de vie.

Le corps, par exemple, est fondamental parce que nous sommes des féministes. Nos corps sont les premiers territoires d’autonomie, et ils sont expropriés, exilés, battus, violés…il a été crucial d’exprimer la résistance, comme après le Massacre de Bojaga de 2004, une municipalité de Choco. Le seul accès pour y aller est la rivière Atrato et à ce moment là, les paramilitaires la contrôlaient. Pendant une confrontation là avec la FARC, au milieu de la ville, beaucoup ont fui dans l’église où 119 ont été tués par une bombe lancée à l’intérieur. Personne ne pouvait entrer dans la ville à cause des paramilitaires qui contrôlaient la rivière. Alors 10 à 15 femmes du comité de Ruta à Quibdo, proche de là, vêtues d’habits colorés ont apporté leurs tambores et ont descendu la rivière sur un petit bateau, chantant des alabados, des chants afro-colombiens traditionnels. Les paramilitaires ne savaient quoi faire, mais ils les laissèrent passer. Elles ont été les premières personnes à atteindre les survivants.

Aux Etats-Unis, une organisation nationale qui a aussi ses sections locales, INCITE ! Les femmes de couleur contre la violence, ont attiré l’attention sur les moyens particuliers dont la violence touche les femmes de couleur et les communautés de couleur aux US. Votre organisation fait-elle des distinctions sur comment la violence touche les femmes différemment ?

Absolument, nous avons la participation d’indigènes, des femmes afro, de campesinos. A Choco, par exemple, nous avons surtout des membres afro, et ici à Cauca, surtout indigènes.

La violence affecte particulièrement les femmes jeunes d’une manière distincte. C’est une violence sexuelle beaucoup plus agressive. Ce sont les victimes préférées du recrutement forcé, et leurs corps sont utilisés comme armes de guerre. Ils en font leur proie émotionnellement. La police, par exemple, obtient de jeunes femmes d’infiltrer la guérilla, ce qui se termine toujours par leur assassinat. Ici, à Jambalo, 12 femmes entre 12 et 17 ans ont reçu des menaces de mort de la FARC parce qu’elles seraient liées romantiquement à des policiers. La Commission d’état pour la famille à Putumayo a souvent signalé que des femmes enceintes liées à des membres des forces armées étaient sous-alimentées. Nous avons organisé des manifestations contre des checkpoints et des camps de l’armée, qu’elle installe même dans des parcs pour enfant, de grandes tentes où ils attirent souvent des filles jeunes.

Des femmes campesinos qui vivent dans des régions de trafic sont aussi sérieusement touchées par l’incarcération. Plus de 90% des prisonniers arrêtés pour trafic présumé de drogue à Putumayo sont des femmes. Elles sont condamnées à neuf ans pour avoir transporté un petit sac de cocaïne, la même condamnation que des paramilitaires pour avoir participé à des massacres, tandis que d’énormes camions remplis du bidule voyagent librement.

Des membres de Ruta ont-elles été visées par la violence politique ?

Cette année, notre coordinatrice nationale, Marina Gallego, a été menacée après une mobilisation nationale à laquelle nous avons participé avec MOVICE, le 6 mars contre les groupes armés, réclamant une fin à la violence. Une dirigeante du groupe Ruta de Medellin a été assassinée en octobre. Une autre de nos dirigeantes dans un groupe LGBT, les Pola Rosa a été menacée et a dû déménager en décembre.

L’organisation est unique parmi les mouvements sociaux colombiens, parce que vous vous êtes déclarées pacifistes. Comment cette position joue-t-elle dans vos relations avec d’autres groupes ?

Oui, une chose est de se distancer de groupes armés et une autre de se qualifier entièrement pacifistes. Certaines personnes disent, « OK, l’usage armé est un moyen, ce n’est pas le mien, et c’est vraiment un problème entre les guérillas et le gouvernement, » mais je crois que beaucoup de gens ne sont pas d’accord avec la légitimation de certains groupes armés. Comme pacifistes, nous pensons que toute guerre est injuste. Cela a été une lutte pour l’organisation de décider cela. C’est un débat partout. Mais nous ne partageons pas la lutte armée, nous ne la légitimerons pas sous quelque forme que ce soit. Nous disons tous les groupes armés devraient partir.

Et à l’intérieur, c’est un processus continu. Tout comme c’est un processus pour chaque organisation, pour chaque femme d’apprendre sur le féminisme – on pourrait dire que beaucoup d’organisations n’ont pas terminé leur lutte interne avec le féminisme. Il en va de même avec le pacifisme. Et c’est pour cela que nous avons des ateliers d’éducation politique.

écrit par Andrew Willis Garcès

Mercredi 4 février 2009

Andrew Willis Garcés est un organisateur basé à Washington DC, actuellement engagé dans l’accompagnement du travail avec les mouvements des droits humains en Colombie et il écrit le blog todossomosgeckos.wordpress.com.