Anna, symbole de la répression en Russie Par Philippe Hensmans, Directeur de la section belge francophone d’Amnesty International

Une carte blanche parue dans Le Soir (édition du 8 octobre 2014)

Il y a huit ans jour pour jour, le 7 octobre 2006, la journaliste russe de Novaïa Gazeta, Anna Politkovskaïa, était abattue en plein jour. Par une triste ironie du sort, c’est également la date de l’anniversaire de l’un de ses principaux adversaires : l’actuel président russe Vladimir Poutine, dont elle critiquait sans ambages le rôle dans le conflit tchétchène.

Anna Politkovskaïa avait reçu de multiples distinctions pour le travail d’investigation qu’elle avait mené pendant des années dans la région très instable du Caucase du Nord. Fervente défenseure des droits humains, elle était opposée à la guerre en Tchétchénie et s’efforçait sans relâche de dénoncer la réalité qui se cachait derrière ce conflit.

Farouchement indépendant depuis sa création en 1993, Novaïa Gazeta est l’une des dernières voix libres de la presse russe. En Russie comme à l’étranger, ce journal est considéré depuis des années comme une source critique d’informations, pratiquant le journalisme d’investigation sur les grandes questions qui concernent la société russe. Mais cette réputation a un prix et si Anna est la plus connue des victimes, elle n’est pas la seule journaliste de Novaïa Gazeta à être tombée sous les balles : quatre autres journalistes et collaborateurs ont été assassinés, un cinquième est mort dans des circonstances suspectes et plusieurs autres ont été victimes d’agressions et de menaces.

La Novaïa Gazeta se bat depuis le début, aux côtés de quelques autres organes de presse, pour obtenir que la justice fasse son travail. En juin 2014, cinq hommes (deux policiers et trois Tchétchènes) ont été reconnus coupables de l’assassinat d’Anna et ont été condamnés à des peines d’emprisonnement. Les commanditaires du crime, quant à eux, courent toujours, et l’enquête destinée à les traduire en justice n’a pas abouti.

Après la mort d’Anna Politkovskaïa, c’est Elena Milachina qui lui a succédé en tant que principale journaliste d’investigation de Novaïa Gazeta, qui continue de suivre de très près la situation en Tchétchénie. Ses reporters dénoncent régulièrement les très nombreuses violations des droits humains perpétrées par les autorités tchétchènes. Comme Anna avant elle, Elena est souvent confrontée dans son travail à des personnages extrêmement dangereux et à des situations terrifiantes. Elle n’hésite d’ailleurs pas à qualifier certains des individus qu’elle est amenée à interviewer de « tueurs », « des gens pour qui tuer quelqu’un est la façon la plus simple de résoudre un problème ».

C’est précisément parce qu’elles ne souhaitent être critiquées que les autorités russes ont engagé une riposte. Une série de lois liberticides adoptées depuis décembre 2011 ont eu pour effet d’éroder la liberté d’expression des journalistes et des blogueurs. Un certain nombre de voix indépendantes ont été bâillonnées, certaines définitivement. Résultat : les médias contrôlés par l’État monopolisent désormais les ondes.

La répression s’est encore renforcée à la veille de l’intervention militaire russe en Ukraine, en mars 2014. Ces derniers mois, les pouvoirs publics russes se sont en effet efforcés par tous les moyens d’écraser toute dissidence, en particulier concernant la guerre en Ukraine. Les autorités ont eu recours à des méthodes dignes de l’époque soviétique, bloquant certains sites Internet d’information indépendants, notamment EJ.ru, le blog du militant d’opposition Alexeï Navalni. Un autre organe de presse indépendant, la chaîne du câble Dojd a été privée de diffusion dans certaines régions pour avoir ouvert un débat public sur des décisions militaires prises lors de la Seconde Guerre mondiale.

Lorsque la loi ou d’autres formes de censure ne suffisent pas à faire taire les médias, certains n’hésitent pas à recourir à la violence. Le mois dernier, une équipe de la BBC a été agressée, alors qu’elle réalisait un reportage sur les conséquences en Russie méridionale du conflit armé qui se déroulait en Ukraine voisine. Ses membres ont été frappés et son matériel détruit. Toujours le mois dernier, une productrice de la chaîne Dojd a dû être hospitalisée à la suite d’une agression.

Aucune de ces agressions et aucun des meurtres de journalistes qui ont suivi l’assassinat d’Anna Politkovskaïa n’ont donné lieu à une enquête sérieuse. C’est un climat de totale impunité qui règne en Russie et Anna est devenue le symbole de cette répression infligée à la société civile russe.

Les attaques contre les droits des homosexuels, des ONG indépendantes, des médias critiques et des manifestants sont alimentées et justifiées par une propagande de plus en plus agressive qui vise à les présenter comme une menace pour les "valeurs traditionnelles" ou une cinquième colonne vouée à saper la stabilité et la prospérité de la Russie. Si ce déclin rapide n’est pas enrayé, c’est la société russe qui dans son ensemble sera perdante.

La chute du Mur de Berlin il y a 25 ans a marqué l’entrée des populations d’Europe de l’Est dans une nouvelle ère, une ère caractérisée par la liberté d’expression, d’association et de réunion. En Russie, ces libertés sont une nouvelle fois compromises. Cependant, des voix libres refusent d’être muselées. Malgré les dangers, nombreux sont ceux qui, en Russie, disent ce qu’ils pensent, mettant parfois en péril leurs moyens de subsistance et leurs vies. C’est à eux qu’Amnesty souhaite rendre hommage et à tous ceux qui continuent de lutter contre l’oppression et de dénoncer l’injustice.

Philippe Hensmans
Directeur de la section belge francophone d’Amnesty International

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