Colombie, La CIDH doit écouter les victimes de violations des droits humains

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Avant que la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) ne se rende en Colombie, du 8 au 10 juin, il faut que les voix des victimes de violences, d’abus et de la répression policière dominent le programme de la Commission dans le pays.

Amnesty International continue à suivre, confirmer et enregistrer les cas de recours excessif à la force et de violations des droits humains contre des personnes qui manifestent pacifiquement dans des villes du pays, notamment à Bogotá, Cali, Pereira, Popayán, Madrid et Facatativá. L’organisation a examiné des éléments audiovisuels donnant à voir une utilisation aveugle et disproportionnée d’armes létales et à létalité réduite par la police colombienne, en particulier l’unité antiémeutes de la police (ESMAD), qui a causé de graves blessures et fait des dizaines de morts, selon des organisations de défense des droits humains présentes sur le terrain.

« Outre les violations des droits fondamentaux perpétrées par les forces de sécurité et dénoncées par les victimes, nous avons reçu des signalements de graves violences visant de manière persistante les populations de zones rurales en Colombie. La répression visant peuples indigènes, communautés afro-colombiennes, dirigeant·e·s communautaires et défenseure·e·s des droits humains se poursuit. Cela fait des décennies que les voix de ces personnes sont ignorées. Il est temps que les autorités colombiennes reconnaissent le fait que le mécontentement social actuel est la conséquence de ces violences et de cette négligence », a déclaré Erika Guevara Rosas, directrice pour les Amériques à Amnesty International.

« La CIDH doit prendre connaissance des témoignages de centaines de victimes qui réclament vérité, justice, réparations et garanties de non-répétition pour les violences des droits humains commises dans le contexte de la répression des manifestations, mais aussi proposer un espace où les voix de communautés traditionnellement marginalisées seront écoutées et inclure une analyse des causes structurelles à l’origine du mécontentement social. »

Les rapports d’organisations et de plateformes de défense des droits humains font état d’une répression policière constante depuis le début de la grève nationale. La campagne Défendre la liberté est l’affaire de tous et toutes a indiqué [1] que 76 homicides ont été enregistrés entre le 28 avril et le 2 juin. La majorité des victimes étaient jeunes, et 34 d’entre elles auraient perdu la vie quand les forces de sécurité sont intervenues dans le cadre des manifestations. La campagne dénonce aussi le fait que 988 personnes disent avoir été blessées lorsque l’ESMAD a recouru à une force excessive ; 74 d’entre elles ont subi des lésions oculaires. Pour sa part, l’organisation non gouvernementale Temblores a déclaré [2] que 3 789 cas de violences policières injustifiées et 1 649 arrestations arbitraires de manifestant·e·s avaient été enregistrés au 31 mai.

« Il est temps que les autorités colombiennes reconnaissent le fait que le mécontentement social actuel est la conséquence de ces violences et de cette négligence »

Selon certaines informations, il y aurait eu 151 attaques contre des défenseur·e·s des droits humains dans le cadre des manifestations. Ces attaques concernent notamment Daniela Soto [3], jeune femme autochtone du territoire de Sa’th Tama Kiwe, dirigeante du Conseil régional indigène du Cauca et défenseure des droits humains, qui a été gravement blessée le 9 mai à Cali ; il est fait état également de l’homicide de Sebastián Jacanamejoy [4], jeune défenseur autochtone, le 28 mai lors d’une manifestation à Cali.

Les signalements de disparitions forcées dans le cadre de la grève nationale sont également alarmants. Au bout d’un mois de mobilisation, la Table de travail sur les disparitions forcées avait enregistré [5] la disparition de 775 personnes, dont 327 manquent toujours à l’appel, et a exhorté les institutions responsables à activer les mécanismes de recherche et de localisation de toute urgence. La Table de travail a recensé des cas dans lesquels la responsabilité de membres de la police et de l’ESMAD serait engagée, après qu’ils ont procédé à des centaines d’arrestations arbitraires, sans les consigner et sans que les organes de contrôle n’effectuent de suivi.

« Les autorités colombiennes doivent agir avec la diligence requise afin d’enquêter sur les signalements de disparitions forcées dans le cadre de la mobilisation sociale et d’enclencher les mécanismes de recherche de manière prioritaire. Ces pratiques ont pour objectif d’instiller la peur afin de réduire au silence les personnes qui manifestent pacifiquement. Le silence du gouvernement d’Iván Duque face à ces crimes est inacceptable. C’est pourquoi la visite de la CIDH offre une lueur d’espoir à des milliers de familles qui continuent à rechercher leurs proches », a déclaré Erika Guevara Rosas.

« Le silence du gouvernement d’Iván Duque face à ces crimes est inacceptable. C’est pourquoi la visite de la CIDH offre une lueur d’espoir à des milliers de familles qui continuent à rechercher leurs proches »

Le bureau du médiateur a signalé avoir recensé [6] 106 affaires de violences de genre contre des femmes et des personnes d’orientations sexuelles et d’identités de genre diverses. Ces faits ont été dénoncés dans différentes zones du pays, notamment dans les départements du Valle del Cauca, du Cauca, d’Antioquia, de Nariño et de Boyacá. Les récits de personnes ayant été victimes de violences sexuelles aux mains de membres des forces de sécurité sont poignants, et font état d’actes de torture, de traitements cruels et inhumains, de violences psychologiques, d’abus et de harcèlement sexuels ayant pour but de semer la peur et de les punir pour leur participation aux manifestations.

Amnesty International exprime aussi sa préoccupation face aux déclarations réitérées par les autorités nationales érigeant en infraction la protestation sociale - pourtant majoritairement pacifique - et justifiant le recours excessif à la force contre la population. Les autorités ont le devoir de reconnaître que le fait de manifester pacifiquement est un droit, et qu’il faut continuer à le protéger.

C’est pourquoi les déclarations du président Duque et d’autres hauts représentants des autorités sur les fins soi-disant « terroristes » de ces défilés non violents doivent cesser. Dans ce contexte, la réponse militarisée aux manifestations en Colombie, prévue par le décret 575 adopté le 28 mai, est contraire aux obligations de l’État colombien en vertu du droit international relatif aux droits humains.

« Les autorités colombiennes doivent agir avec la diligence requise afin d’enquêter sur les signalements de disparitions forcées dans le cadre de la mobilisation sociale et d’enclencher les mécanismes de recherche de manière prioritaire »

À un environnement réprouvant l’exercice du droit de manifester pacifiquement s’ajoutent des allégations crédibles selon lesquelles des personnes vêtues en civil, agissant avec l’assentiment des forces de sécurité, ont blessé des manifestant·e·s, voire causé leur mort, dans plusieurs villes. La situation à Cali est particulièrement préoccupante. Des images et des vidéos montrent des civils lourdement armés réprimant une manifestation avec l’assentiment d’agents de police. Amnesty International a reçu des signalements très préoccupants faisant état de 55 décès violents à Cali, dont la responsabilité présumée est attribuée à des agents des forces de sécurité et à des civils armés.

Dans ce contexte de violence, la Fondation pour la liberté de la presse (FLIP) a affirmé [7] que du 28 avril au 4 mai, 87 agressions physiques ont été relevées contre des journalistes qui couvrent les manifestations se déroulant dans le cadre de la grève nationale. La FLIP a aussi signalé 42 cas de menaces, neuf arrestations arbitraires et 13 destructions de matériel. Amnesty International déplore les agressions signalées contre des journalistes et affirme une nouvelle fois que les autorités doivent respecter la liberté de la presse et garantir que ceux qui exercent des activités journalistiques puissent couvrir l’actualité en toute sécurité.

La CIDH a la possibilité d’aider à ce que les faits dénoncés par des milliers de personnes réclamant justice, vérité et réparations ne restent pas impunis. Amnesty International pense que cette visite peut contribuer de manière considérable à dépasser la crise des droits humains que traverse le pays. Dans ce contexte, les victimes doivent compter sur les canaux disponibles pour obtenir des informations sur cette visite, afin que leurs témoignages soient entendus par la CIDH.

Enfin, Amnesty International appelle les autorités colombiennes à garantir que la CIDH puisse mener sa visite à bien sans ingérence indue, afin qu’elle puisse rencontrer autant d’instances, d’organisations, de personnes et de communautés qu’il lui semble nécessaire et pertinent pour remplir son mandat. De même, les autorités doivent fournir à la Commission les facilités de déplacement requises, sans que la sécurité ne puisse servir d’excuse pour restreindre son travail, mais aussi assurer la sécurité des personnes qui se rendront devant la CIDH et faire en sorte qu’elles ne fassent pas l’objet de menaces, de représailles ou d’agissements visant à les discréditer.

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