Depuis septembre 2025, le Commandement des forces étasuniennes pour l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale a lancé près de 60 frappes aériennes contre des bateaux dans les Caraïbes et le Pacifique Est, tuant au moins 194 personnes à ce jour. Ces agissements, commis contre des personnes qui ne représentent aucune menace imminente pour la vie d’autrui, sont des exécutions extrajudiciaires, soit une forme de meurtre, et constituent des crimes de droit international.
« Avec près de 200 homicides, ces exécutions extrajudiciaires sont en train de se normaliser », a déclaré Amanda Klasing, directrice nationale d’Amnesty International États-Unis pour les relations avec le gouvernement. « Non seulement ces homicides sont illégaux, mais ils sont en outre immoraux. Les personnes dotées de sens moral ne peuvent permettre que cela continue, et pourtant le Congrès a jusqu’à présent manqué à son devoir consistant à arrêter, ou même ralentir, cette campagne meurtrière et illégale. »
Les premières exécutions extrajudiciaires recensées ont eu lieu le 2 septembre 2025, avec une frappe aérienne contre un bateau dans les Caraïbes, qui a fait au moins 11 morts et reste l’attaque la plus meurtrière de cette campagne à ce jour.
Les États-Unis ont depuis lors étendu leurs bombardements au Pacifique Est, menant six frappes par mois en moyenne entre les deux régions. Le mois le plus meurtrier a été octobre 2025, avec 45 personnes tuées par 11 frappes aériennes, notamment 15 personnes mortes dans trois frappes le 27 octobre, journée la plus meurtrière de cette série d’homicides. Depuis le début de cette année, l’armée des États-Unis a tué plus de 70 personnes, dont au moins neuf ce dernier mois.
« Les chiffres seuls ne peuvent représenter l’inimaginable coût humain de cette terrifiante campagne de meurtre en pleine mer. Les personnes tuées par les États-Unis en mer ont été privées de manière arbitraire de leur droit à la vie, et elles et leurs proches ont droit à la justice. Les législateurs doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir afin de mettre un terme à cette campagne et amener tous les responsables à rendre des comptes pour leur rôle dans ces exécutions extrajudiciaires », a déclaré Amanda Klasing.
Les justifications du gouvernement pour ces frappes aériennes ont été incohérentes. Des représentant·e·s de la Maison-Blanche ont affirmé, sans avancer la moindre preuve ni nommer une seule des victimes, que les cibles sont des trafiquants de drogue ou des "narco-terroristes" avec lesquels les États-Unis sont en guerre. Les États-Unis ne sont pourtant engagés dans aucun conflit armé dans l’hémisphère occidental qui puisse expliquer ces bombardements, et le gouvernement n’a toujours pas précisé qui sont ces supposés groupes « narco-terroristes ». Quand Tim Kaine, sénateur de la Virginie, a questionné Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, lors d’une audience devant le Sénat en avril au sujet du manque total d’information sur l’identité des personnes que l’armée des États-Unis tuent, Pete Hegseth s’est contenté d’affirmer que les cibles étaient affiliées à des « organisations terroristes désignées » non spécifiées, mais n’a pas indiqué que les États-Unis connaissent l’identité des victimes.
Les autorités des États-Unis ont par ailleurs choisi de ne pas non plus poursuivre les rescapés de ces frappes aériennes, affirmant que si les accusations de trafic de stupéfiants s’avéraient exactes, elles ne disposaient pas de suffisamment de preuves pour gagner une procédure contre ces personnes, et ont au lieu de cela libéré les personnes capturées sans les inculper. Quand le député Bill Keating a fait état de ses préoccupations au secrétaire Hegseth dans le cadre d’une audience devant la commission des services armés, à la Chambre des représentants, au sujet de l’illégalité des frappes et d’interceptions présumées par les États-Unis, Pete Hegseth a simplement qualifié ces questions de « fausses accusations ».
« Nous sommes témoins du comble de l’illégalité - un gouvernement effectuant des manœuvres militaires pour tuer des personnes qu’il considère de manière unilatérale comme des "criminels" ou des "terroristes", puis s’en vantant sur les réseaux sociaux, avant de refuser de répondre quand des membres du Congrès réclament des explications. Que les victimes aient commis des crimes ou non, les tuer est absolument illégal, en vertu du droit étasunien comme du droit international. Les personnes soupçonnées d’actes criminels relèvent de la compétence des forces de l’ordre, qui sont tenues de respecter le droit international relatif aux droits humains, lequel interdit le recours à la force létale sauf en cas d’absolue nécessité face à une menace imminente pour la vie », a déclaré Amanda Klasing.
Ces frappes aériennes surviennent dans un contexte d’escalade militaire sans précédent dans l’hémisphère occidental, dans le contexte de l’histoire récente. Le cadre géopolitique d’une « Grande Amérique du Nord [1] » défini par le secrétaire Hegseth, qui englobe tous les pays et territoires souverains situés au nord de l’équateur au sein d’un « périmètre de sécurité immédiat », ainsi que certains messages de la Maison-Blanche [2] invitant les dirigeant·e·s de la région à ignorer le droit international relatif aux droits humains, suscitent de graves inquiétudes quant aux mesures que le gouvernement des États-Unis est prêt à adopter dans la région.
« Nous demandons au Congrès d’employer en urgence tous les mécanismes législatifs et de contrôle à sa disposition, dans le but de mettre fin à ces frappes aériennes, et de cesser de faciliter et de promouvoir la militarisation de la sécurité publique dans les Amériques, qui peut uniquement conduire à des violations des droits humains encore plus graves, telles que celles constatées au Mexique et en Équateur. Les agissements militaires des États-Unis dans les Amériques et ailleurs, quel que soit leur objectif déclaré, ne peuvent être menés au détriment des droits humains », a déclaré Daniel Noroña, directeur du plaidoyer pour les Amériques à Amnesty International États-Unis.
Amnesty International exhorte également la communauté internationale à réclamer des comptes au gouvernement étasunien.
« Au-delà des autorités des États-Unis, il est essentiel que les autres gouvernements de la région, ainsi que l’Organisation des États américains, fassent preuve de leadership », a déclaré Ana Piquer, directrice du programme Amériques à Amnesty International. « La communauté internationale doit dénoncer fermement ces meurtres, qui constituent une grave menace pour les droits humains et le respect du droit international. Les gouvernements doivent immédiatement suspendre les échanges de renseignements susceptibles de contribuer à ces opérations. Cela doit aussi s’appliquer aux licences d’exportation de tout matériel de défense pouvant servir à perpétrer ces homicides. »
