Communiqué de presse

Liban. Les forces de sécurité ayant fait usage d’une force excessive contre des manifestants doivent rendre des comptes

Les autorités libanaises doivent enquêter sur les allégations selon lesquelles les forces de sécurité ont recouru à une force excessive pour disperser des habitants qui manifestaient à Beyrouth contre l’insuffisance des services publics, la crise de la gestion des déchets et la corruption, a déclaré Amnesty International alors que de nouvelles manifestations sont prévues samedi 29 août.

Selon la Croix-Rouge, au moins 343 personnes ont été soignées pour des blessures et 59 autres hospitalisées après les manifestations des 22 et 23 août, organisées par le mouvement local de la société civile You stink (« Vous puez »).

« Face à des manifestants majoritairement pacifiques rassemblés au centre de Beyrouth, les forces de l’ordre ont réagi en tirant en l’air des balles réelles, en tirant des balles en caoutchouc et des grenades lacrymogènes, en utilisant des canons à eau, et parfois en jetant des pierres et en frappant les manifestants à coups de matraque et de fusil », a déclaré Lama Fakih, conseillère sur les situations de crise à Amnesty International.

« Chaque citoyen au Liban a le droit de manifester pacifiquement. Les responsables libanais doivent garantir ce droit et faire savoir clairement aux forces de sécurité que de telles attaques contre des manifestants pacifiques ne seront pas tolérées. Ils doivent veiller à ce que des enquêtes indépendantes soient menées dans les meilleurs délais et à ce que les policiers et les soldats soupçonnés d’avoir recouru à une force abusive ou excessive soient déférés à la justice. Il importe que les forces de sécurité ne fassent pas un usage injustifié ni excessif de la force contre des manifestants pacifiques lors du rassemblement prévu aujourd’hui. »

Les membres des forces de sécurité doivent respecter les normes internationales relatives au recours à la force et utiliser tous les moyens non violents avant d’user de la force. Si le recours à la force devient inévitable, ils doivent faire preuve de retenue, afin d’agir de manière proportionnée, en ne causant qu’un minimum de dommages.

Nohad Machnouk, ministre libanais de l’Intérieur, a demandé que des enquêtes soient menées sur les actes des Forces de sécurité intérieure (FSI) – forces de police locales – et de l’armée libanaise lors des manifestations qui ont eu lieu dans le centre de Beyrouth. Il a demandé que l’utilisation de balles réelles soit interdite immédiatement et a promis que ceux qui avaient tiré ou ordonné de tirer sur les manifestants auraient à rendre des comptes.

Le ministère de la Justice a ouvert une enquête, sous la supervision du juge Sakr Sakr. Le 28 août, le ministre de l’Intérieur a annoncé qu’il recevrait les conclusions de ces deux enquêtes en début de semaine prochaine.

Amnesty International demande que ces enquêtes soient indépendantes, efficaces et transparentes, et permettent d’amener les responsables présumés de ces attaques illégales à rendre compte de leurs actes.

La première manifestation organisée par le mouvement You Stink s’est déroulée le 21 juillet. Depuis, le mouvement recueille des photos et des vidéos dénonçant la mauvaise gestion de la crise des déchets par le gouvernement : des ordures ont notamment été déversées dans la mer, les rivières et les champs, après la fermeture de l’une des principales décharges du pays. You stink mène aussi des actions publiques, comme le déversement de tas d’ordures devant la résidence du ministre de l’Environnement, Mohammed Machnouk.

Assad Thebian, organisateur de You Stink, a déclaré à Amnesty International que le 19 août, des agents des forces de sécurité avaient utilisé des canons à eau pour disperser un petit groupe de manifestants pacifiques au centre de Beyrouth, près du Grand Sérail, siège du gouvernement. Lorsqu’il a tenté de s’approcher du Grand Sérail, périmètre bouclé, il a été frappé par les forces de l’ordre.

« Je courais vers le Grand Sérail. Je n’ai pas fait usage de la violence, mais ils se sont montrés très violents lorsqu’ils m’ont attrapé. Ils m’ont frappé au visage à coups de crosse. Ils étaient plus de 10 autour de moi. L’un me donnait des coups de pied, un autre me tenait les mains derrière le dos, en me faisant très mal. Je saignais de l’oreille et du front... Ils [m’ont retenu pendant une demi-heure], avant de me laisser partir... Ils m’ont donné de l’eau pour me laver le visage, mais je n’ai reçu aucun soin », a-t-il raconté.

Le 22 août, lors d’une deuxième manifestation organisée place Riad Solh, dans le centre de Beyrouth, les manifestants ont tenté de se rendre place Nijmeh, où se trouve le Parlement, et de s’approcher une nouvelle fois du Grand Sérail. Les forces de sécurité avaient bouclé le secteur.

D’après le témoignage d’Assad Thebian et George Ghali, membres de l’ONG libanaise de défense des droits humains Alef, ce jour-là, la manifestation était calme jusqu’à l’intervention des FSI, qui ont utilisé des canons à eau et des grenades lacrymogènes pour la disperser. Lorsque les manifestants ont tenté de rejoindre la place Nijmeh, l’armée libanaise a commencé à tirer des balles réelles en l’air ; presque en même temps, les FSI ont tiré des balles en caoutchouc sur les manifestants place Riad Solh. Des gaz lacrymogènes et des canons à eau sont venus compléter le tableau.

George Ghali et Assad Thebian ont déclaré qu’un petit nombre de manifestants avaient jeté des bouteilles en plastique et des pierres sur les véhicules des FSI, et parfois sur les policiers eux-mêmes.

Selon Assad Thebian, lorsque des manifestants ont lancé des pierres sur les membres des forces de sécurité, ceux-ci les ont relancées sur les manifestants. Assad Thebian a été touché à la tête par l’une de ces pierres, et sa blessure a nécessité trois points de suture.

Des dizaines de manifestants ont été blessés par des balles en caoutchouc, des matraques et les gaz lacrymogènes. Au moins 10 d’entre eux ont été touchés directement par une balle en caoutchouc.

« Ils ont utilisé les gaz lacrymogènes de manière très dangereuse, a déclaré Assad Thebian, qui a vu les forces de sécurité lancer des grenades sur la foule qui s’enfuyait. Une personne touchée par une balle en caoutchouc est toujours hospitalisée. »

Le 23 août, les forces de sécurité ont de nouveau tiré à balles réelles en l’air et utilisé des gaz lacrymogènes, des canons à eau et des balles en caoutchouc contre les manifestants rassemblés à l’initiative de You stink. La manifestation a alors été infiltrée par un petit groupe armé de feux d’artifice, de pierres, de bâtons et même de cocktails Molotov.

Les organisateurs de You Stink ont été pris à parti par ce groupe, qui refusait de cesser d’utiliser la violence. Ils ont alors décidé de mettre fin à la manifestation vers 21h30, en raison de l’escalade de violence. Cependant, certains manifestants sont restés et ont saccagé des biens appartenant à la police et à la ville, jusqu’à ce que l’armée intervienne pour les disperser, juste après minuit.

Les FSI ont annoncé 99 blessés parmi leurs rangs, dont 30 graves.

« Même lorsqu’elles font face à la violence, les forces de sécurité ne doivent jamais tirer imprudemment des balles en caoutchouc ni d’autres projectiles sur des foules de manifestants. Elles doivent répondre de manière proportionnée et s’abstenir de faire usage d’armes à feu contre des personnes, sauf en cas de légitime défense ou pour défendre des tiers contre une menace imminente de mort ou de blessure grave », a déclaré Lama Fakih.

« Le fait que certains manifestants ont fait usage de la violence ne décharge pas les forces de sécurité de la responsabilité d’avoir pris pour cible globale un rassemblement largement pacifique. »

Complément d’information

Les manifestations dénonçant la mauvaise gestion de la crise du ramassage des ordures ont débuté après le 17 juillet, lorsque le gouvernement a fermé l’une des principales décharges du pays, située dans la ville d’al Naameh, au sud de Beyrouth. Ouverte en 1998, cette décharge devait initialement fermer en 2004, mais elle a continué à fonctionner en raison de l’absence de solution de remplacement. Malgré sa date de fermeture prévue de longue date, les responsables du gouvernement n’ont pas élaboré de plan de gestion des ordures pour la remplacer.

Depuis juillet, des manifestations ont eu lieu à travers tout le pays, notamment à Beyrouth et Tripoli, Amchit et Batroun, dans le nord du Liban, dans la région du Chouf, dans la région d’Akkar, dans le sud du pays, et dans la vallée de Bekaa.

Parmi ses revendications, le mouvement You Stink réclame l’obligation de rendre des comptes pour les membres des forces de sécurité responsables de violences contre les manifestants, la démission du ministre de l’Environnement, la mise en place d’un plan de gestion des déchets écologiquement durable et la tenue d’élections parlementaires. Les élections parlementaires prévues en juin 2013 avaient été reportées à juin 2017.

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