Mozambique, Des opérations de secours marquées par la discrimination raciale

Mozambique Cabo Delgado
  • Des entrepreneurs blancs évacués par les airs avant des personnes noires
  • Le directeur d’un hôtel a emmené deux chiens dans un hélicoptère de secours, abandonnant sur place des personnes
  • Des images satellite exclusives révèlent l’ampleur des dégâts à la suite de l’attaque

Des victimes de l’attaque menée dans le Cabo Delgado, au Mozambique, par le groupe armé connu dans le pays sous le nom d’« Al Shabaab » ont dit à Amnesty International que les entrepreneurs blancs ont été évacués de façon prioritaire avant la population locale noire, ce témoignage inquiétant rendant compte d’un racisme flagrant.

Quelque 220 civils, selon les estimations, ont cherché refuge dans l’hôtel Amarula Palma à Palma, pendant l’attaque qui a débuté le 24 mars. Environ 200 de ces personnes étaient des Mozambicain·e·s noirs, et 20 des entrepreneurs blancs. Les jours suivants, l’entreprise militaire privée sud-africaine Dyck Advisory Group (DAG) a secouru certaines de ces personnes en les évacuant de l’hôtel.

Les entrepreneurs blancs ont de façon prioritaire été évacués et transportés par hélicoptère en lieu sûr, mais les Mozambicain·e·s noirs ont été abandonnés à leur sort. Après que la plupart des entrepreneurs blancs et quelques Mozambicain·e·s noirs aisés – dont l’administrateur de Palma – eurent été secourus, les personnes abandonnées sur place ont tenté de s’enfuir en convoi par la route, mais elles sont tombées dans une embuscade tendue par « Al Shabaab ».

« L’absence totale de coordination entre les forces de sécurité mozambicaines et le DAG a conduit à des évacuations marquées par le racisme, et ces pratiques doivent faire l’objet d’enquêtes exhaustives »

« Des témoins nous ont dit que les décisions qui ont été prises pour choisir qui allait être évacué de l’hôtel Amarula avaient été entachées de discrimination raciale, a déclaré Deprose Muchena, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe à Amnesty International.

« Il s’agit d’allégations préoccupantes indiquant que l’opération de secours a été marquée par la ségrégation raciale, les entrepreneurs blancs recevant de toute évidence un traitement de faveur.

« L’absence totale de coordination entre les forces de sécurité mozambicaines et le DAG a conduit à des évacuations marquées par le racisme, et ces pratiques doivent faire l’objet d’enquêtes exhaustives. »

L’attaque contre Palma

Les combats qui ont eu lieu dans la ville portuaire de Palma ressemblent fortement à ce qui s’est produit lors de précédentes attaques menées par « Al Shabaab » sur lesquelles Amnesty International a enquêté : après le premier assaut, les forces de sécurité mozambicaines n’ont pas protégé les civils et se sont enfuies, laissant les membres du DAG agir de façon indépendante.

Amnesty International a interrogé 11 personnes qui s’étaient réfugiées dans l’hôtel Amarula, dont cinq qui ont par la suite fait partie du convoi attaqué. Elles ont toutes dit que le directeur de l’hôtel et les membres du DAG, qui étaient chargés de mener les opérations de secours, ont fait passer la sécurité des entrepreneurs blancs avant celle des Mozambicain·e·s noirs.

Les gens avaient dans un premier temps compris que le plan était d’évacuer par hélicoptère de façon prioritaire les femmes, les enfants et les personnes handicapées. Mais ce plan a apparemment été abandonné dans les jours qui ont suivi.

Une victime a déclaré à Amnesty International : « Nous étions environ 220 bloqués là, dans cet hôtel : nous [ressortissant·e·s noirs du pays] étions les plus nombreux, et les Blancs étaient censés être une vingtaine. Après l’évacuation et la fuite, nous étions environ 170 à être encore en vie. La plupart des personnes blanches ont été secourues avec les hélicoptères, ensuite nous sommes partis de l’hôtel en voiture. »

Une autre victime a expliqué : « Nous ne voulions pas que toutes les personnes blanches soient secourues, parce que nous savions que si tous les Blancs partaient, nous étions condamnés à mourir ici. Nous les avons entendus parler d’un plan consistant à emmener tous les Blancs et à laisser sur place les Noirs. »

« Les locaux terrifiés savaient que le sauvetage en premier lieu des personnes blanches signifiait qu’ils allaient eux être abandonnés sur place et contraints de faire face à "Al Shabaab" »

Plusieurs témoins ont dit que le directeur de l’hôtel Amarula a profité de la situation chaotique pour emmener ses deux chiens bergers allemands avec lui à bord d’un hélicoptère pour les mettre en sécurité, abandonnant sur place des personnes.

Une victime a déclaré : « Si les chiens n’étaient pas partis, deux ou trois autres personnes auraient pu monter dans l’hélicoptère et être évacuées. Les gens ont été indignés parce que plusieurs femmes n’ont pas pu monter dans l’hélicoptère à cause des chiens. »

Les hélicoptères ne pouvaient transporter que six personnes à la fois, et ils ont fait quatre voyages au total.

« Les locaux terrifiés savaient que le sauvetage en premier lieu des personnes blanches signifiait qu’ils allaient eux être abandonnés sur place et contraints de faire face à "Al Shabaab" », a déclaré Deprose Muchena.

« Le fait que le directeur de l’hôtel ait choisi de sauver ses chiens plutôt que des personnes est aussi intolérable, et cela met une fois de plus en évidence le manque de respect pour la vie humaine qui a caractérisé le conflit au Cabo Delgado. »

Le convoi pris dans une embuscade

Après le départ des hélicoptères, les personnes abandonnées sur place ont décidé de prendre le risque de quitter l’hôtel en formant un convoi de voitures. Elles comptaient rejoindre la plage de Quelinde, où elles espéraient attraper un bateau pour Afungi. Cependant, le convoi est presque immédiatement tombé dans une embuscade tendue par des combattants d’« Al Shabaab » qui se tenaient à l’affût.

Une victime a déclaré à Amnesty International : « Les insurgés – quand ils ont vu les voitures sortir de la cour – ont commencé à tirer. La route était en très mauvais état et les insurgés avaient creusé des trous pour empêcher les voitures de passer. »

Une autre victime a dit : « Ils ont tiré sur notre voiture [qui] s’est renversée. J’ai subi des blessures, le tir de bazooka a presque touché ma tête. Nous avons quitté la route et nous sommes restés dans le bois pendant six jours, sans eau et sans manger. Nous avons réussi à atteindre la plage et à attraper un bateau pour rejoindre Afungi, où nous avons obtenu de l’aide. »

Le bateau a fait deux voyages pour transporter les victimes depuis Quelinde jusqu’à Afungi. Il a emmené 60 personnes lors du premier voyage, y compris tous les entrepreneurs blancs qui n’avaient pas été secourus ; le lendemain, il a emmené lors du deuxième voyage environ 70 personnes locales noires.

« Le fait d’abandonner des gens lors d’une attaque armée uniquement en raison de la couleur de leur peau constitue un acte raciste, et viole l’obligation de protéger les civil·e·s. Les responsables de ces agissements doivent rendre des comptes »

Des victimes ont dit à Amnesty International qu’il y avait eu un désaccord entre les forces de sécurité mozambicaines et le DAG sur la question de savoir qui endossait la responsabilité du sauvetage des gens. En raison de l’interruption des communications, les victimes civiles ont globalement été abandonnées à leur sort et elles n’avaient plus qu’à s’enfuir pour sauver leur vie, ayant été laissées à la merci d’« Al Shabaab ».

« Une fois de plus, dans le cadre du conflit au Cabo Delgado, la stratégie inhumaine adoptée par les autorités mozambicaines comme par le DAG a causé des dommages incalculables », a déclaré Deprose Muchena.

« D’autres attaques de ce type ont été menées par le passé par ‘Al Shabaab’, mais c’est la première fois à notre connaissance qu’une mission de sauvetage est organisée, et celle-ci n’a eu lieu que parce que l’on a jugé que des entrepreneurs blancs étaient en danger.

« Le fait d’abandonner des gens lors d’une attaque armée uniquement en raison de la couleur de leur peau constitue un acte raciste, et viole l’obligation de protéger les civil·e·s. Les responsables de ces agissements doivent rendre des comptes. »

Réponse du ministère de la Défense

Lors d’un entretien avec Amnesty International le 7 mai, le ministère de la Défense du Mozambique a déclaré ne pouvoir s’exprimer qu’au sujet des missions de secours menées par ses propres forces au Cabo Delgado, et que l’appartenance raciale n’avait pas été un facteur pris en compte lors de ses opérations.

Nouvelles images satellite

Les images satellite exclusives obtenues par Amnesty International à partir du 1er avril ont révélé l’étendue des dégâts causés par l’attaque menée contre Palma, qui a duré jusqu’au 31 mars. L’attaque a principalement visé des infrastructures publiques et des bâtiments du gouvernement, plutôt que des zones résidentielles.

Le 9 avril, les images satellite ont montré que 33 autres structures – probablement des maisons – avaient été détruites depuis le 1er avril, date à laquelle les forces de sécurité mozambicaines auraient repris le contrôle de la région. Au total, 85 structures étaient visiblement endommagées, très probablement par le feu.

Cela concorde avec de précédentes recherches menées par Amnesty International qui indiquaient que les forces de sécurité mozambicaines avaient exercé des représailles contre la population civile après le retrait d’« Al Shabaab ».

Le conflit au Cabo Delgado

La province de Cabo Delgado souffre de négligence et d’un manque d’investissement depuis des décennies, ce problème étant aggravé par les catastrophes naturelles et par la propagation du COVID-19 dans la région [1]. Elle est riche en gaz naturel, rubis, graphite et bois, et en conséquence, de grandes entreprises internationales rivalisent pour avoir accès à cette région. Les combats se sont intensifiés depuis qu’« Al Shabaab » a attaqué la ville portuaire de Mocímboa da Praia, dans le nord du pays, en octobre 2017.

Dans un récent rapport, Amnesty International a attiré l’attention sur le fait que plusieurs centaines de civils au Cabo Delgado ont été tués de façon illégale par « Al Shabaab », par les forces de sécurité du gouvernement et par le DAG. L’organisation demande qu’une enquête soit menée de toute urgence sur ces homicides, qui pourraient constituer des crimes de guerre.

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