Afghanistan, il existe une fenêtre de tir pour négocier en faveur des droits des femmes afghanes, mais elle est courte

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Par Salima Ahmadi, consultante pour Amnesty International, et Yamini Mishra, directrice pour l’Asie du Sud à Amnesty International

Depuis que les talibans ont repris le pouvoir il y a sept mois, les femmes et les filles ont pratiquement disparu de la vie publique en Afghanistan. C’est notamment le cas de la plupart des millions de filles qui étaient scolarisées, des 88 000 étudiantes qui étaient inscrites dans des universités publiques et privées, et des très nombreuses femmes juges, procureures, responsables des forces de sécurité, entrepreneuses et enseignantes qui n’ont pas pu reprendre leur travail. Auparavant, les femmes représentaient 36 % du personnel des médias et 28 % des parlementaires, et elles occupaient les fonctions de gouverneur ou vice-gouverneur dans plus de la moitié des 34 provinces d’Afghanistan. Toutes ont été démises de leurs fonctions. L’absence de ces femmes et de ces filles constitue un réquisitoire qui expose brutalement la perte de leurs droits fondamentaux et de leurs libertés.

Cette semaine, le gouvernement britannique coorganise un sommet virtuel visant à récolter les 3,3 milliards de livres Sterling que les Nations unies disent nécessaires de toute urgence pour répondre à la crise humanitaire en Afghanistan. Il est indispensable que, lors des négociations et des débats avec les autorités talibanes, les droits des femmes et des filles soient un sujet non négociable. Il pourrait s’agir de notre dernière chance d’éviter que la moitié de la population soit définitivement effacée.

Les assurances des talibans, selon lesquelles ils laisseraient cette fois les filles exercer leurs droits « dans le respect de la loi islamique », se sont révélées vides de sens. Au contraire, ils n’ont pas perdu de temps pour écarter les femmes et les filles des sphères politique et publique et les enfermer chez elles.

Seulement quelques jours après leur accession au pouvoir, les femmes ont reçu l’ordre de ne pas se rendre à leur travail tant que des « systèmes adéquats » n’avaient pas été mis en place pour « garantir leur sécurité ». Malgré les annonces indiquant par la suite que les femmes pouvaient reprendre leur travail, différents facteurs les en empêchent bien souvent. Au nombre de ces obstacles figurent les récentes restrictions de la liberté de mouvement obligeant les femmes à être accompagnées par un proche de sexe masculin, condition qui s’applique en théorie aux longs trajets ou aux voyages à l’étranger mais qui est en pratique exigée également pour les déplacements plus près du domicile. Il existe en outre des règles vestimentaires que les femmes doivent suivre dans les transports publics et dans d’autres lieux. Selon certaines sources, des femmes ont déjà été flagellées pour ne pas s’y être conformées.

Les femmes n’ont plus de voix au gouvernement. Non seulement elles ont été exclues du gouvernement provisoire des talibans, mais le ministère de la Condition féminine a aussi été supprimé et les femmes ont été évincées des autorités locales et de la haute fonction publique.

« Les femmes ayant une certaine notoriété sont régulièrement la cible de menaces, de placements en détention, d’enlèvements, en n’étant guère protégées »

De nombreux témoignages indiquent que les femmes ayant une certaine notoriété sont régulièrement la cible de menaces, de placements en détention, d’enlèvements, en n’étant guère protégées. Celles liées au précédent gouvernement font partie des personnes qui sont, semble-t-il, traquées par les talibans. Parmi elles figuraient Banu Negar, ancienne policière tuée dans la province du Ghor au début du mois de septembre 2021, et Alia Azizi, responsable de la prison pour femmes d’Hérat, qui est portée disparue depuis le 2 octobre 2021 après avoir accédé à la demande des talibans de se présenter à son poste.

Le 23 mars, les talibans sont revenus sur leur décision de rouvrir les établissements secondaires aux jeunes filles, les privant de leur droit à l’éducation. Nadia, âgée de 17 ans, élève en terminale dans la province afghane du Badakhchan, a déclaré à Amnesty International : « Nous étions toutes effondrées. Certaines se sont mises à pleurer, d’autres sont restées muettes. Même si je ne voulais vraiment pas quitter le lycée, je me suis forcée à aller vers la sortie. Cela m’a brisé le cœur de quitter une nouvelle fois le lycée sans savoir si je pourrais y retourner un jour. »

Des femmes sont descendues dans la rue pour protester, refusant d’accepter cette nouvelle réalité et en dépit de l’interdiction des manifestations et des rassemblements publics imposée par les talibans. Cependant, elles en ont payé le prix fort. Une force excessive a été employée contre les manifestantes et, depuis deux mois, au moins 33 militantes et leurs familles ont été arrêtées ou soumises à une disparition forcée pour avoir exprimé leur opinion ou participé à des manifestations et 40 autres arrestations ont été relevées dans la ville de Mazar-e-Charif.

Ainsi, 29 militantes féministes de premier plan et leurs enfants ont été arrêtés le 11 février alors qu’ils se cachaient dans un foyer pour femmes à Kaboul. Ils ont été détenus pendant plus de deux semaines. Avant cela, en janvier, Tamana Zaryab Paryani, Parwana Ibrahimkhel, Zahra Mohammadi et Mursal Ayar ont été enlevées chez elles, sur leur lieu de travail ou dans la rue et soumises à une disparition forcée pendant 25 jours après avoir participé à des manifestations à Kaboul. Bien que les talibans nient toute responsabilité dans ces affaires, elles s’inscrivent dans ce qui devient une pratique bien établie de représailles et d’intimidation à l’encontre des militantes, y compris sous la forme d’actes de torture.

« Une force excessive a été employée contre les manifestantes et, depuis deux mois, au moins 33 militantes et leurs familles ont été arrêtées ou soumises à une disparition forcée »

Dans le même temps, des services essentiels pour les femmes et les jeunes filles ont été démantelés, notamment ceux destinés à protéger les victimes de violence liée au genre. Depuis que les talibans ont repris le pouvoir, les dispositifs de signalement des violences fondées sur le genre ont tous été suspendus, le réseau national de foyers d’accueil a été fermé et il n’est plus possible d’accéder à certains soins médicaux de base et à d’autres services d’aide. Dans un pays où les niveaux de violence à l’égard des femmes sont parmi les plus élevés au monde, cette situation fait peser une menace sur la vie de millions de femmes et de filles.

Néanmoins, contre toute attente, des femmes continuent de lutter en Afghanistan. Quoique moins fréquentes, des manifestations continuent d’avoir lieu de temps à autre et les Afghanes trouvent d’autres moyens de faire vivre leur cause. Une nouvelle campagne sur les réseaux sociaux, #StandWithAfghanWomen, a été lancée en début d’année par des organisations et des militantes féministes afghanes pour appeler la communauté internationale à soutenir leur combat pour le rétablissement de leurs droits et de leurs libertés.

Le fait que la communauté internationale n’ait pas réussi jusqu’à présent à tirer parti de plusieurs décennies de soutien pour garantir le respect des droits des femmes en Afghanistan est inacceptable. Elle doit utiliser tous les leviers dont elle dispose pour faire pression sur les autorités talibanes afin qu’elles respectent les droits des femmes et des filles, notamment à l’éducation, au travail et à une participation égale dans la vie politique et publique. Une fois que les talibans auront accès à l’aide internationale et si leur régime est officiellement reconnu par le reste du monde, il sera très difficile de négocier en faveur de l’accès des filles à l’éducation et du respect de tous les autres droits des femmes et des filles. Ne pas le faire conduirait à une catastrophe que nous devons éviter à tout prix, ou bien la prochaine génération d’Afghanes ne nous pardonnera jamais.

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