Les personnes qui travaillent dans le secteur de la santé au Guatemala sont en danger en raison du COVID-19 et aussi à cause de leur gouvernement par Adeline Neau, Madeleine Penman et Josefina Salomón, d’Amnesty International

Guatemala COVID-19

Les personnes qui travaillent dans le secteur de la santé au Guatemala sont confrontées à une double menace : un virus qui peut être mortel, et un gouvernement qui leur tourne le dos. Les importants retards dans le paiement des salaires, les sacs-poubelle qui doivent être utilisés à la place des blouses médicales jetables et les installations insuffisantes figurent parmi les principaux motifs de préoccupation du personnel soignant. Le gouvernement affirme avoir accordé les moyens d’aller de l’avant au personnel de santé, qui dit de son côté que l’aide se fait trop attendre. Voilà à quoi sont confrontées ces personnes qui doivent combattre une pandémie envers et contre tout.

Quand Diego, un jeune médecin, a vu sur les réseaux sociaux un appel adressé aux professionnel·le·s de santé les invitant à travailler dans un nouvel hôpital temporaire installé à la périphérie de la ville de Guatemala, au moment où la pandémie de COVID-19 commençait à gagner ce pays d’Amérique latine, il s’est dit qu’en rejoignant ce projet, il pourrait aider les autres et apporter sa pierre à l’édifice.

Cet hôpital [1] temporaire, d’une capacité initiale de 319 lits [2], a été créé dans un ancien centre des congrès en un temps record [3] de 10 jours, grâce à d’importants dons privés. Il faisait partie des cinq nouveaux centres de soins que le gouvernement du président Alejandro Giammattei s’était engagé [4] à construire pour faire face à la pandémie.

Quand cet hôpital a ouvert ses portes [5], le 23 mars, le Guatemala, qui compte quelque 15 millions d’habitants [6], n’avait enregistré que 19 cas confirmés [7] du coronavirus récemment découvert. « Au début, tout allait bien, mais au bout d’un moment les problèmes ont commencé », a déclaré à Amnesty International Diego, qui travaille toujours dans cet hôpital et qui a demandé à être cité sous un pseudonyme par crainte de représailles.

Ce qui s’est passé par la suite a déconcerté même les personnes qui étaient les moins optimistes. Plus de trois mois se sont depuis écoulés, avec plus de 19 000 cas enregistrés [8] et 817 morts recensées à la date du 2 juillet, et les médecins, les infirmières et infirmiers et les agents de propreté luttent actuellement non seulement pour freiner un virus mortel mais aussi pour pouvoir payer leur loyer.

La solitude de celles et ceux qui se trouvent en première ligne

La vidéo [9] montrant un groupe de professionnel·le·s de santé épuisés et frustrés, portant des uniformes bleus et verts et des masques, lors d’une conférence de presse improvisée le 12 mai, a illustré ce qui se passait en première ligne, loin des bureaux des autorités gouvernementales.

« Nous ne cherchons pas querelle à nos autorités immédiates, dit un jeune médecin portant un uniforme vert et un masque N95. Nous voulons simplement que nos droits fondamentaux et notre dignité au travail soient respectés. » Ce médecin, qui a dit avoir été contraint d’acheter lui-même le masque qu’il portait, a décrit les difficultés rencontrées quotidiennement par celles et ceux qui combattaient la pandémie sans aide efficace.

Lui et les autres personnes qui l’entouraient ont parlé [10] du manque d’équipements de protection individuelle (EPI), y compris de masques et de gants jetables pour eux-mêmes et pour les autres personnes travaillant dans cet hôpital, de l’espace extrêmement restreint pour se reposer pendant les longues journées stressantes, et des graves retards concernant le paiement de leurs salaires. De nombreuses personnes n’avaient même pas du tout été payées.

« L’équipement de protection qu’on nous donne est généralement de mauvaise qualité. Je connais des médecins qui ont dû utiliser des sacs-poubelle faute de blouses jetables », a déclaré Diego.

Le silence initial des autorités gouvernementales et de la direction de l’hôpital face à ces revendications a donné lieu à une avalanche d’initiatives, de vidéos et de lettres [11] adressées à la directrice de l’hôpital, au ministre de la Santé et au président.

Finalement, les autorités ont accru la mise à disposition d’EPI, mais le problème des retards dans le versement des salaires et la signature des contrats n’a toujours pas été réglé : seules quelques personnes ont reçu un salaire correspondant aux deux premiers mois de service. Des médecins – comme Ángela, qui a elle aussi demandé à être citée sous un pseudonyme parce qu’elle craignait de perdre son travail – ont déclaré que pour de nombreuses personnes qui travaillent à l’hôpital sans percevoir leur rémunération, la situation devient de plus en plus intenable.

De manière générale, le personnel médical travaille pendant 24 heures tous les quatre jours dans un des trois secteurs du centre, qui accueillent les patients présentant des symptômes légers, modérés ou graves du COVID-19. Ils travaillent à tour de rôle et ont droit à trois pauses environ par période de travail. Le personnel infirmier a moins de jours de repos entre chaque période de travail.

« La majorité de mes collègues n’ont toujours pas été payés », a indiqué Ángela, qui fait partie des rares personnes ayant eu la chance de percevoir une rémunération pour les deux premiers mois de travail, alors qu’elle a commencé à travailler il y a presque trois mois.

La majeure partie du personnel qui se trouve en première ligne du combat contre la pandémie au Guatemala a été embauché pour une période de trois mois. Dans l’hôpital où travaillent Ángela et Diego, de nombreuses personnes travaillent sans même avoir de contrat et sans recevoir le salaire convenu.

Amnesty International a pu voir un des contrats de travail, qui ne mentionne absolument pas le COVID-19, ne contient aucune information sur la durée des journées de travail, le nombre d’heures qui doivent être effectuées dans la semaine, et les avantages accordés. Les médecins qui ont dit que tous les contrats du personnel soignant étaient identiques, ont expliqué qu’on leur donnait ces informations « au fil des jours ».

Diego et Ángela affirment se retrouver dans une situation extrêmement précaire en raison de ces contrats. Selon eux, on leur a dit que leur contrat allait être prolongé, mais rien ne le garantit, et rien ne garantit non plus que le personnel recevra le salaire dû pour le travail essentiel qu’il a fourni et qu’il continue de fournir.

« Le contrat n’indique pas que nous traitons des patients atteints du coronavirus et ne donne droit à aucun type d’assurance ou de garantie. Ce n’est pas juste. Il n’est fait mention ni d’une assurance ni d’une aide si nous contractons le virus ici », a déclaré Diego, dont la voix révélait son état d’épuisement et de frustration.

Les retards de versement des salaires, ou l’absence totale de rémunération, ajoutent de l’huile sur le feu.

« On a du mal à comprendre comment [le gouvernement] peut espérer que les gens vont pouvoir survivre, payer leur loyer et leurs factures, s’ils ne perçoivent pas leur salaire. Certains de mes collègues ne peuvent plus payer leur loyer depuis qu’ils travaillent à l’hôpital, et d’autres n’ont plus le téléphone parce qu’ils ne pouvaient plus payer leur abonnement. Les dettes s’accumulent. Personne dans le privé ne veut nous embaucher parce que nous travaillons ici, entourés de personnes atteintes du coronavirus. C’est vraiment désespérant », a déclaré Diego.

Ángela est elle aussi en colère, même si elle estime avoir de la chance, car sa famille a pu lui venir en aide.

« Nous nous sommes plaints au sujet des contrats. Mais nous avons dû les signer, parce que si nous ne l’avions pas fait, nous risquions de n’être jamais payés. Nous demandons à présent que les prochains contrats que nous aurions à signer soient rectifiés, pour qu’ils comprennent des garanties, une assurance médicale, une forme de protection », a-t-elle déclaré.

Erika Guevara Rosas, directrice pour les Amériques à Amnesty International, souligne que les autorités ont l’obligation de protéger les travailleurs et travailleuses, y compris en ces circonstances exceptionnelles.

« Avec ces contrats de courte durée, une partie du personnel soignant est moins protégée que les autres membres de la profession, et cela accroît aussi l’insécurité au travail, qui est déjà très grande du fait de l’ampleur de la pandémie. Le gouvernement doit garantir pour tous les professionnel·le·s de santé mobilisés contre la pandémie de COVID-19 le même niveau d’avantages et de protection, indépendamment de leur type de contrat. »

La situation des agents de propreté et d’entretien est encore plus précaire. Les médecins ont dit à Amnesty International qu’ils les voient enchaîner des périodes de travail plus rapprochées, avec un accès restreint à des aires de repos adéquates et à des équipements de protection.

Des problèmes connus de longue date

La vitesse à laquelle le COVID-19 s’est propagé partout dans le monde, y compris au Guatemala, a poussé à ses limites un système national de santé déjà très fragile [12]. Ce système est tellement précaire que le pays reçoit des formations et des fonds [13] de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS).

Au Guatemala, on compte 3,5 médecins et 0,7 infirmier ou infirmière pour 10 000 personnes, selon les chiffres publiés en 2018 par l’Organisation mondiale de la santé. Cela rend compte d’une forte détérioration de la situation depuis 2009, année où l’on comptait 9 médecins et presque 9 infirmiers ou infirmières pour 10 000 personnes. À titre de comparaison, en Argentine on dénombre plus de 27 médecins et 25 infirmiers ou infirmières pour 10 000 habitants, en Inde ces chiffres sont de 8 et 17, et en France de plus de 32 et 114, respectivement.

La pandémie jette une lumière crue sur ces problèmes, et elle les transforme en désastre. Lors d’un entretien avec le média en ligne Plaza Pública, Zulma Calderón, inspectrice en chef pour les questions de santé au sein du bureau du médiateur pour les droits humains, a déclaré que les mesures prises pour faire face à la pandémie étaient « chaotiques » [14] dans les différents hôpitaux du pays. Cet organe indépendant, qui effectue régulièrement des visites dans tous les centres de soins accueillant des patients atteints du COVID-19 partout au Guatemala, a rendu compte [15] de toute une série de problèmes dans cet hôpital temporaire, notamment de problèmes relatifs au traitement du personnel et à la disponibilité des fournitures, peu après son ouverture.

La réaction des autorités face aux plaintes a également évolué au fil du temps.

Elles ont commencé par nier. À la suite de la première lettre, dans laquelle les médecins demandaient un accès effectif à des EPI, la directrice de l’hôpital, Dania Hernández, a dit qu’il n’y avait pas de problème. Elle a déclaré à El Periódico [16] que l’établissement disposait de suffisamment de masques KN95, de blouses et gants jetables, de surchaussures et de lunettes de protection pour tout le personnel.

Les autorités sont ensuite passées à l’offensive. Quand les soignant·e·s et les autres membres du personnel ont envoyé une lettre ouverte [17] au président Giammattei et à son ministre de la Santé, Hugo Roberto Monroy Castillo, pour demander à l’État de les payer pour leur travail, en menaçant de faire grève, la réaction du gouvernement s’est intensifiée.

Le 5 juin, le ministre de la Santé publique a licencié 46 membres du personnel de propreté et d’entretien, qui pour la plupart travaillaient dans cet hôpital depuis le premier jour. Les autorités ont déclaré que ces personnes n’avaient pas rempli les formalités administratives nécessaires, qui comprenaient la présentation d’un diplôme d’études supérieures ou universitaires, une condition impossible à remplir pour nombre d’entre elles qui n’étaient pas allées au-delà de l’enseignement primaire.

« Parfois, j’ai tout simplement envie de renoncer. Nous n’abandonnerons pas nos patients, mais il faut que les autorités sachent que les choses ne peuvent pas durer ainsi »

Plus récemment, le ministre de la Santé publique, et même le président, ont semblé avoir adopté une approche plus conciliante [18]. Le 10 juin, des représentants du ministère ont rencontré les 46 travailleurs et travailleuses licenciés et les ont informés qu’un accord provisoire avait été trouvé, pouvant impliquer qu’ils soient payés ou réembauchés.

De plus, le ministère a récemment payé l’équivalent des deux premiers mois de travail à certains professionnel·e·s de santé, cette initiative étant considérée par certaines personnes comme une stratégie d’apaisement face à leurs revendications.

Le président Giammattei a même effectué une visite dans l’hôpital et promis [19] de résoudre « les problèmes administratifs » qui empêchaient de payer le personnel médical.

Même si elle fait partie des quelques personnes qui ont été payées, Ángela estime que cela ne suffit pas.

« Parfois, j’ai tout simplement envie de renoncer, a-t-elle dit, avec des sanglots dans la voix. Nous n’abandonnerons pas nos patients, mais il faut que les autorités sachent que les choses ne peuvent pas durer ainsi. Nous avons besoin de meilleures fournitures, de plus de spécialistes, et nous avons besoin d’être tous payés dans les temps. Il y a eu quelques améliorations, mais il manque toujours quelque chose. Nous sommes confrontés à une situation extraordinaire, mais les autorités ont les moyens de faire des choses extraordinaires si elles le veulent. »

Les médecins affirment que la situation actuelle doit servir à mettre en évidence les problèmes plus vastes qui minent le système de santé guatémaltèque, et la nécessité de réformes, notamment en ce qui concerne les politiques et les pratiques en matière de recrutement.

« La construction d’un hôpital proposant une poignée de lits n’est pas une mesure suffisante face à la pandémie. Si rien n’est fait pour soutenir pleinement les médecins et les autres personnes travaillant dans le secteur de la santé, un hôpital n’est rien de plus qu’un bâtiment, a déclaré Erika Guevara Rosas.

« Le fait de ne pas protéger de façon adéquate les professionnel·le·s de santé ne fait pas que miner leurs droits humains et mettre en danger d’autres personnes, il accroît également les risques pour l’ensemble des habitants du Guatemala. »

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