Depuis près de deux ans, Osman Kavala est incarcéré pour des faits qui ne se sont jamais produits Par Milena Buyum, chargée de campagne sur la Turquie à Amnesty International

Je passe le long trajet en voiture entre le centre d’Istanbul et Silivri, la ville côtière où se trouve la plus grande prison de haute sécurité d’Europe, à parler de l’affaire avec le directeur d’Amnesty International Espagne et la directrice d’Amnesty International Suède, des collègues qui m’ont rejointe en Turquie. C’est une matinée froide et pluvieuse, et il y a beaucoup de circulation. Mes deux collègues sont déjà venus à Istanbul pour observer le déroulement de cette affaire, qui vise 11 défenseurs des droits humains, dont des membres d’Amnesty International.

Aujourd’hui, nous sommes là pour observer la troisième audience du procès surréaliste d’Osman Kavala et de 15 autres personnes. Osman Kavala a eu 62 ans le 2 octobre ; c’est son deuxième anniversaire derrière les barreaux, et cette audience marque son 708e jour de détention.

La salle d’audience n’a pas changé depuis la dernière fois que j’y suis venue, en juillet, mis à part les hautes piles de classeurs derrière les trois chaises vides réservées au collège de juges. Nous sommes soulagés d’apprendre que ces classeurs ne concernent pas l’affaire du parc Gezi, et qu’il ne s’agit pas d’une façon de dire aux accusés : « Regardez la montagne de preuves qu’on a accumulées contre vous ! »

Pendant que nous attendons l’ouverture de l’audience, nous remarquons qu’Osman Kavala est déjà dans la salle, une nouvelle fois entouré d’une dizaine de gendarmes qui se tiennent debout, limitant son champ de vision et nous empêchant de bien le voir. Il a été conduit dans la salle d’audience avant l’arrivée du public. Quelques personnes lui font de grands signes, mais sans faire de bruit. Nous savons tous et toutes que le nouveau président de la cour ne tolèrera pas d’acclamations ni d’applaudissements dans l’assistance. Il nous le confirme dès qu’il est assis : « Toute personne qui applaudit ou crie au cours de l’audience sera exclue de la salle et fera l’objet de poursuites judiciaires », dit-il à l’ouverture de la séance.

Celle-ci commence par une audition de témoin par visioconférence. On nous laisse entendre qu’il se trouve dans un établissement pénitentiaire d’un département anatolien, mais nous n’en savons pas beaucoup plus sur lui ; quelqu’un derrière moi pense qu’il pourrait s’agir d’un policier, mais nous n’avons aucune indication sur ses liens avec les accusés, ni sur la raison pour laquelle il témoigne... Et nous n’en aurons pas, puisque le son ne fonctionne pas et que nous ne pouvons pas l’entendre du tout. Après une courte pause, ce témoignage est abandonné et le juge passe à l’interrogatoire des accusés, en commençant par Osman Kavala.

Le juge lit une à une les transcriptions des conversations enregistrées figurant sur l’acte d’accusation, et demande des explications à Osman Kavala. Ces conversations téléphoniques enregistrées illégalement portent sur des sujets variés : pourrait-il amener des viennoiseries, et des masques chirurgicaux pour protéger des gaz lacrymogènes les personnes qui occupent pacifiquement le parc Gezi ? («  Oui, pas de problème ») Est-ce qu’il accepterait de participer à une collecte pour financer les dépenses liées aux manifestations dans le parc, comme l’achat de denrées alimentaires ? (« Bien sûr, si un compte est ouvert, je participerai ») Le nouveau commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe arrive bientôt, est-ce qu’il souhaiterait le rencontrer ? (« Oui, absolument »). Le directeur d’Amnesty International Espagne, pour qui j’interprète l’audience, est manifestement perplexe : « Excuse-moi, Milena, Osman Kavala n’est pas accusé de tentative de renversement du gouvernement ? » « Si, je réponds, il est accusé d’avoir recouru à la coercition et à la violence pour tenter de renverser le gouvernement en organisant, finançant et amplifiant les manifestations de 2013 au parc Gezi. C’est une accusation absurde et infondée, pour laquelle la seule « preuve » présentée est cette série de conversations téléphoniques enregistrées qui datent toutes d’après le début des manifestations du parc Gezi. » Le décalage entre la gravité des accusations et l’inconsistance des « preuves » présentées au tribunal fait froid dans le dos.

Osman Kavala répond patiemment à toutes les questions ; il demande parfois des éclaircissements, mais il n’esquive aucune d’elles. Il remercie même le juge de l’interroger sur le contenu des transcriptions ; depuis son placement en détention il y a près de deux ans, c’est la première fois qu’on lui demande des informations à ce sujet. Pendant qu’il parle, les deux écrans géants de chaque côté des juges montrent des images de destruction, de bus et de véhicules de police renversés, pour illustrer les allusions du juge à « des vandales et des actes de vandalisme pendant la tentative de Gezi ». Le juge ne divulgue ni le lieu, ni la date des photos, mais il demande à Osman Kavala de lui fournir des éléments écrits (un tweet, une publication partagée sur les réseaux sociaux) prouvant qu’il condamne ces actes de violence. Osman Kavala déclare calmement qu’il ne soutient pas et n’a jamais soutenu la violence, et qu’il n’utilise pas les réseaux sociaux, un fait qu’il devra répéter plusieurs fois au cours de son audition.

La question suivante nous surprend : « Qui êtes-vous pour que tous ces gens de l’étranger veuillent vous rencontrer et vous parler ?  » Le ton comme la formulation de la question sont agressifs, provocateurs et déconcertants. Pourquoi des représentants étrangers ne souhaiteraient-ils pas rencontrer une figure majeure de la société civile comme Osman Kavala, très au fait de l’histoire actuelle et passée de la Turquie, et à même de donner une vue d’ensemble de l’évolution du pays sur le long terme ? Osman Kavala révèle que la rencontre à laquelle le juge se réfère n’a jamais eu lieu, et l’absurdité de cet enchaînement de questions devient encore plus flagrante. L’interrogatoire se poursuit avec un projet de film documentaire dont il a discuté avec la productrice Çiğdem Mater, également accusée dans cette affaire, mais qui n’a jamais vu le jour. Le sujet passe ensuite à l’ouverture d’un compte bancaire avec un autre coaccusé, Mine Özerden, qui n’a jamais eu lieu, et à des réserves sur les réseaux sociaux qui n’ont pas pu être exprimées, puisqu’il n’utilise pas les réseaux sociaux.

Depuis près de deux ans, Osman Kavala est en détention pour des faits qui ne se sont jamais produits...

Au fur et à mesure de la journée, les autres personnes accusées sont interrogées sur diverses conversations enregistrées qu’elles ont eues entre elles et avec des personnes extérieures, y compris sur des blagues et des potins. Nous avons conscience que toute cette procédure est une farce, mais que les magistrats ne plaisantent pas. Sans citer un seul élément entendu au cours de l’interrogatoire, le nouveau procureur requiert la prolongation de la détention d’Osman Kavala. La pause d’un quart d’heure semble inutile : toute la salle sent arriver l’inévitable lorsque nous nous levons pour parler de la décision provisoire qui sera bientôt annoncée.

Osman Kavala restera derrière les barreaux ; cette fois, la décision est unanime. Les juges quittent la salle et les gendarmes qui entourent Osman Kavala se lèvent, le cachant de nouveau à notre vue. On nous fait sortir de la salle avant qu’il ne soit reconduit à sa cellule, malgré les protestations et les objections : il devra traverser la grande salle d’audience sans visage amical pour l’accompagner.

Une fois de plus, nous constatons que ce tribunal ne rend pas la justice. « C’est une vengeance mesquine », commente une jeune femme à côté de moi. Notre seule consolation est d’apprendre que les parlementaires présents dans l’assistance sont restés dans la salle d’audience. Osman Kavala aura finalement pu voir quelques visages bienveillants, et le sien accompagnera nos pensées. Jusqu’à sa libération.

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