Un message d’Idlib au reste du monde : Nous sommes encore là ! Par Mohammad Yusra*, travailleur humanitaire syrien, pris en étau comme trois millions d’autres civils dans la province d’Idlib, entre les forces progouvernementales et une frontière turque fermée

Il y a un dicton que nous citons souvent ici : « Si vous pouvez entendre les coups de feu, c’est que vous êtes toujours vivant. »

En Syrie, les lignes de front sont partout. Les combats n’épargnent aucune partie du territoire. Dans mon petit village, j’ai vu un avion bombarder une maison située à 200 mètres.

À chaque fois que mes enfants entendent les avions, ils essaient de grimper sur le toit pour voir où ils vont frapper. Les maisons d’ici ne sont pas grandes, elles n’ont en général qu’un niveau. Ma femme et moi faisons se cacher [les enfants] dans la cuisine, sous l’évier. C’est tout ce que nous pouvons faire pour les protéger.

Depuis février, des avions bombardent de nouveau la ville d’Idlib, où de nombreux civils sont regroupés. Ils ont frappé des écoles et d’autres bâtiments ordinaires. Des milliers de personnes fuient. Huit années ont passé et les pilonnages continuent.

Avant la guerre, Idlib était un peu négligée mais nous avions une bonne instruction. Des enseignant·e·s de chez nous allaient travailler dans d’autres régions de Syrie. Nous étudiions les guerres européennes et en savions beaucoup sur la politique mondiale. Je regardais Channel 4 pour apprendre l’anglais. Je le fais encore, et je suis les échanges au sujet du Brexit. Nous voyons que la Grande-Bretagne respecte la loi. Là-bas, les gens ont le droit d’exprimer leur opinion.

« Quitter la Syrie, ce n’est pas simplement quitter un pays. C’est quitter une patrie, une communauté. Et bien sûr, les personnes qui partent ne sont pas certaines d’être autorisées à rentrer. »

Ici, en Syrie, nous ne l’avions pas. Nous ne pouvions pas parler du gouvernement. C’était la loi du silence. Si on nous posait une question, nous donnions la même réponse que le gouvernement ; nous connaissions leur façon de penser.

J’ai fait le choix de rester. Au début, nous pensions que la guerre ne durerait pas. Plus tard, j’ai envisagé de partir aux Pays-Bas, en me disant que mes enfants pourraient s’y instruire. J’ai même essayé mais je n’ai pas pu poursuivre.

Après cela, ma femme m’a convaincu que nous devions rester, quelle que soit l’évolution de la situation en Syrie. Beaucoup de mes ami·e·s sont partis. Nous sommes restés.

Je me rappelle avoir lu Pour qui sonne le glas à l’université ; l’histoire est celle d’un groupe d’amis qui décident de rester derrière les lignes ennemies pour défendre leurs convictions. Je pense que la plupart de mes collègues et moi-même estimons qu’il est de notre devoir de rester et d’œuvrer pour notre pays. De participer et d’ouvrir la voie à un changement démocratique.

Quitter la Syrie, ce n’est pas simplement quitter un pays. C’est quitter une patrie, une communauté. Et bien sûr, les personnes qui partent ne sont pas certaines d’être autorisées à rentrer.

Le plus difficile dans la vie à Idlib est de subvenir aux besoins de sa famille. Nous n’avons plus d’électricité depuis huit ans. Ma famille et moi avons quelques panneaux solaires, et une batterie de voiture pour les jours de pluie. C’est comme ça que nous chauffons l’eau pour le bain des enfants. C’est difficile de les maintenir propres. En hiver, ils superposent les couches de vêtements car il fait froid, et il faut laver tous ces habits à la main.

Au début de la guerre, nous avions du mal à nous adapter à la nouvelle réalité. Nous ne savions pas faire notre pain nous-mêmes, par exemple. Nous avions l’habitude d’aller à la boulangerie. Ma femme et moi avons appris à faire des petits pains sur une cuisinière à bois.

C’est un peu plus facile maintenant. Les familles s’entraident et nous évitons les villes à cause des frappes aériennes. De petites échoppes ont ouvert dans les villages ; on y trouve de l’essence, du pain, des légumes et des téléphones portables.

Depuis deux ans, je travaille pour une organisation non gouvernementale (ONG) qui soutient l’éducation. L’écart entre les besoins et les moyens disponibles est énorme. Beaucoup d’écoles viennent nous voir et nous ne pouvons pas les aider toutes.

Avant la guerre, j’enseignais dans une école secondaire. Je travaillais aussi sur des chantiers de construction pendant les vacances d’été pour mettre de l’argent de côté. Je me suis marié, j’ai bâti une maison et même acheté une voiture. Je connais à la fois la valeur de l’instruction et celle du travail.

«  Quelle compensation offrir à quelqu’un qui a perdu ses souvenirs, ses photos et ses vêtements ? [...] une personne est faite de ses souvenirs. Ils ont tous été détruits.  »

Je crois que j’ai de la chance. J’ai rencontré énormément de personnes déplacées et j’ai vu à quel point elles souffraient. Et pas seulement parce que des membres de leur famille avaient été tués. Quelle compensation offrir à quelqu’un qui a perdu ses souvenirs, ses photos et ses vêtements ? Dans chaque maison, il y a des éléments symboliques et des souvenirs irremplaçables ; une personne est faite de ses souvenirs. Ils ont tous été détruits.

Il y a quelques années, j’ai rencontré un lettré religieux, très instruit. Lorsque je lui ai posé des questions sur ses livres, il a éclaté en sanglots. Il m’a dit qu’il en avait écrit énormément. Mais sa bibliothèque avait été pillée. Ses livres avaient été vendus dans la rue pour une bouchée de pain.

Beaucoup de gens ont une mauvaise image des habitant·e·s d’Idlib. Ils pensent que nous accueillons les terroristes et que nous méritons d’être punis pour ça. Mais on ne nous a pas demandé notre avis au sujet du Front al Nosra, de Hayat Tahrir al Cham ou de n’importe quel autre groupe. Peu importe la faction au pouvoir, rien ne change vraiment pour moi. J’ai peur des postes de contrôle. Ce n’est pas mon combat.

Il faut que le monde sache que les personnes opposées au [président] Bachar el Assad ne sont pas toutes des terroristes. Nous voulons la même chose que les Suédois·es ou les Britanniques. Nous avons le droit de rêver d’un meilleur gouvernement, d’un meilleur président. Nous sommes des êtres humains. On ne peut pas nous maintenir en prison.

J’espère que cette guerre sans pitié se terminera bientôt et que les responsables présumés seront amenés à rendre des comptes. J’espère que ma famille et moi n’aurons pas à fuir.

Certaines personnes considèrent que nous avons eu tort de manifester, d’autres sont convaincues que c’est le prix à payer pour nos droits ou que nous sommes un pion sur l’échiquier mondial. Je me souviens encore d’un ingénieur libanais que j’avais rencontré avant la guerre ; il m’avait dit que si la situation venait à se stabiliser en Égypte, elle se dégraderait nécessairement en Syrie car les marchands d’armes auraient besoin d’une guerre.

Une chose est certaine : nous, Syrien·ne·s, n’avons aucune maîtrise des événements. Ce sont les grandes puissances qui décident de l’issue. L’opposition n’a pas été autorisée à réussir. Même le gouvernement Assad n’est pas autorisé à prendre de décisions. J’espère juste que nous, Syriens et Syriennes ordinaires, ne subirons pas les conséquences en cas d’échec des négociations.

« On est en train de nous tuer et vous assistez à cela, vous voyez les photos. Mais rien n’a été fait.  »

Je veux dire au monde que nous sommes là. Nous avons peur d’Assad et de ses milices. Nous nous sentons trahis par les autres États. Nous avons vu des manifestations en Europe contre ce qui se passe ici, mais pas suffisamment. On est en train de nous tuer et vous assistez à cela, vous voyez les photos. Mais rien n’a été fait.

Tous les jours, il y a des enterrements. Tous les jours, nous voyons des cadavres. Les victimes ne sont pas des chiffres. Nous connaissons leur nom, leur famille, leur histoire, et même leur visage.

Il est difficile de croire qu’on puisse bombarder une école alors que des enfants s’y trouvent. Mais nous n’avons pas de temps pour le deuil. Nous devons reprendre notre vie.

Comme le dit une amie de ma femme : « Nous étions joyeux et faisions la fête à la moindre occasion, mais nous avons perdu notre capacité à sourire. »

Ici à Idlib, nous avons le sentiment que la Turquie est notre dernier espoir. Nous ne faisons plus confiance à aucun des gouvernements ayant rencontré Assad comme si tout allait bien.

Je regarde mes enfants et d’autres jouer dehors ; ils utilisent le vocabulaire de la guerre : armée, milices d’Assad, révolutionnaires.

Un autre père m’a demandé : « Comment pourrons-nous les convaincre de ne plus employer ces mots après la guerre ? »

*Le nom de l’auteur a été changé pour des raisons de sécurité car les personnes qui s’expriment ouvertement sont susceptibles de subir des représailles.

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