« Je me battrai jusqu’à mon dernier souffle » – Esther Kiobel, au sujet de sa longue bataille juridique contre Shell

Les militants d’Amnesty International ont donné à Esther la force de continuer son combat pour la justice

Il y a un an jour pour jour, Esther Kiobel se tenait sur les marches du palais de justice de La Haye. Il lui avait fallu plus de 20 ans pour arriver jusque là. Elle venait d’intenter une action en justice historique contre le géant pétrolier Shell pour le rôle [1] qu’il avait joué dans l’exécution de son époux, Barinem Kiobel, en 1995. Cet ancien fonctionnaire avait été pendu par le régime militaire nigérian à la suite de manifestations de grande ampleur contre la pollution aux hydrocarbures dans le delta du Niger.

«  Nous l’aimons à en mourir, dit Esther de son défunt mari plus de deux décennies après l’avoir vu pour la dernière fois, en prison. Son esprit continue de se lamenter en quête de justice. »

Dans les années 1990, le pays ogoni, région du delta du Niger riche en hydrocarbures dont sont originaires les Kiobel, revêtait une grande importance économique tant pour Shell que pour l’État nigérian. Les deux parties ont été prises de panique lorsque le Mouvement pour la survie du peuple ogoni (MOSOP) a commencé à organiser des manifestations afin de dénoncer la destruction de l’environnement imputable aux activités de Shell.

En réponse à la demande d’« assistance » adressée par l’entreprise, le régime militaire nigérian a lancé une répression brutale contre les Ogonis. Le point culminant de cette campagne a été l’arrestation de neuf hommes, parmi lesquels Barinem Kiobel et le célèbre écrivain et militant Ken Saro-Wiwa, qui ont été accusés à tort d’avoir participé à l’homicide de quatre chefs ogonis.

Bien qu’aucune preuve à charge crédible n’ait été présentée, ces hommes ont été pendus à l’issue d’un procès manifestement inique et après avoir été maltraités pendant des mois en détention.

Pour Esther, l’implication de Shell ne fait aucun doute : « Mon mari a été tué parce que son Dieu a gratifié sa terre de pétrole  », explique-t-elle.

L’an dernier, aux côtés de Victoria Bera, Blessing Eawo et Charity Levula, dont les époux ont aussi été exécutés, Esther a introduit une requête contenant des centaines de pages d’éléments qui prouvaient que Shell avait conspiré en vue de la commission de violations des droits humains contre les Ogonis.

Amnesty International, qui les soutient dans leur démarche, a réalisé une évaluation indépendante et a conclu que Shell avait encouragé les autorités à faire cesser les manifestations, même après avoir appris qu’elles commettaient des violations des droits humains. Esther Kiobel, Victoria Bera, Blessing Eawo et Charity Levula attendent de l’entreprise une indemnisation et des excuses.

Pour en savoir plus sur l’enquête d’Amnesty International concernant le rôle de Shell dans les violations des droits humains perpétrées en pays ogoni dans les années 1990, cliquez ici

Poursuivre en justice une multinationale puissante est une démarche de longue haleine. Face à l’impossibilité d’obtenir justice au Nigeria, Esther a d’abord saisi les tribunaux américains en 2002 mais ils se sont déclarés incompétents en 2015. L’affaire a ensuite été portée devant la justice néerlandaise, dont la compétence est établie par le fait que le siège de Shell se situe au Pays-Bas, mais d’autres obstacles ont surgi. En septembre 2017, le cabinet d’avocats de Shell aux États-Unis a refusé de transmettre plus de 100 000 documents internes qui étaient essentiels au dossier d’Esther. Compte tenu de la gravité des accusations, il est crucial que l’entreprise divulgue les informations restantes.

«  J’ai besoin que la vérité soit entendue, déclare Esther. Je continuerai à me battre, même si je dois y laisser ma vie, pour voir mon mari blanchi d’un crime qu’il n’a pas commis. »

Il est particulièrement troublant que, plus de 20 ans après ces événements traumatisants, les activités de Shell polluent encore le pays ogoni. Plus tôt dans l’année, Amnesty International a mené des recherches sans précédent qui ont permis d’établir que l’entreprise continuait de ne pas répondre assez rapidement aux signalements de fuite d’hydrocarbures, dont certains n’étaient vérifiés qu’au bout de plusieurs mois. L’organisation a également recueilli des éléments prouvant que Shell attribue certaines fuites au sabotage afin de ne pas indemniser les populations touchées.

Plus tôt dans l’année, Amnesty International a mené des recherches sans précédent qui ont permis d’établir que l’entreprise continuait de ne pas répondre assez rapidement aux signalements de fuite d’hydrocarbures, dont certains n’étaient vérifiés qu’au bout de plusieurs mois.

Esther a fui le Nigeria en 1996 et a demandé l’asile aux États-Unis mais, selon elle, sa famille et ses amis restés sur place souffrent toujours de la pollution imputable à Shell. « Toutes les terres, ainsi que l’eau dans laquelle nous pêchons, sont polluées. Les gens meurent ; jeunes, personnes âgées, enfants. Shell a l’argent nécessaire mais refuse de nettoyer », déplore-t-elle.

Au lieu de s’engager à nettoyer correctement les zones concernées, Shell consacre son temps et ses ressources à une série de batailles juridiques en rapport avec ses pratiques irresponsables dans le monde entier. L’entreprise est mise en cause actuellement dans plus de 50 affaires liées à sa participation à des atteintes aux droits humains majeures, à des actes de corruption et à la destruction de l’environnement. Des Philippines au Nigeria, en passant par les États-Unis, les plaignants sont déterminés à la voir répondre devant la justice des dommages qu’elle a occasionnés en privilégiant le profit.

Shell nie toute responsabilité dans ces affaires.

Esther est convaincue que, malgré ces dénégations, l’entreprise est pleinement consciente de l’ampleur des dégâts qu’elle a causés.

«  Shell a de quoi payer pour réduire les gens au silence, dit-elle. Il faut que l’entreprise vienne se confronter à nous au tribunal. Si elle n’a rien fait, elle devrait venir se confronter à nous au tribunal... Que cache-t-elle ? Je veux que le monde sache ce qu’elle a fait et la voir traduite en justice. »

Esther espère mettre fin aux décennies d’impunité de Shell. Il s’agit d’un processus lent mais les milliers de militants d’Amnesty International du monde entier qui se sont mobilisés pour elle, en lui envoyant des messages de solidarité et en signant une pétition pour réclamer justice, lui ont donné de la force.

«  Amnesty International et d’autres défenseurs des droits humains nous ont donné, à ma famille et à moi, une nouvelle raison de vivre. Je suis heureuse de savoir que des personnes comme [les militants d’] Amnesty se battent pour moi, dit-elle.

« Je [leur] suis reconnaissante de tout ce qu’ils font pour nous. Je vous demande de continuer votre travail utile, de nous soutenir et de nous aider à combattre l’injustice dont notre peuple est victime. »

Esther attend encore son procès contre Shell. Sa bataille pour la justice, commencée il y a 22 ans, n’est pas terminée.

Notes

[1Shell a déclaré que les allégations d’Amnesty International concernant ses activités actuelles étaient mensongères, sans fondement et qu’elles ne tenaient pas compte de la complexité de l’environnement dans lequel l’entreprise opérait. La compagnie pétrolière réfute également les allégations selon lesquelles elle aurait soutenu la répression militaire en pays ogoni dans les années 1990, en précisant qu’elle « ne s’est pas entendue avec les autorités militaires pour réprimer des troubles communautaires et n’a aucunement encouragé ni prôné un quelconque acte de violence au Nigeria. »

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