Pologne : Les dangereuses conséquences de la loi sur l’Holocauste par Barbora Černušáková, chercheuse sur la Pologne à Amnesty International

« Ils m’ont jeté à terre, menotté, puis traîné dans une camionnette de police, où j’ai reçu plusieurs coups de poing au visage  », m’a raconté Rafal Suszek, professeur d’université.

Il participait à une manifestation antifasciste à Varsovie fin février, le jour de l’entrée en vigueur de la Loi relative à l’Institut de la mémoire nationale, aussi appelée « loi sur l’Holocauste ».

Pendant ce temps, des manifestants d’extrême-droite scandant des slogans nationalistes défilaient dans la ville avec des torches enflammées.

Rafal faisait partie des contre-manifestants qui tentaient de bloquer les groupes d’extrême-droite, connus pour leur xénophobie et leur intolérance, mais, comme beaucoup de celles et ceux qui essaient de s’opposer à la vague nationaliste croissante en Pologne, il s’est retrouvé couvert de bleus, menotté et en état d’arrestation.

En vertu de la loi controversée sur l’Holocauste, il est maintenant interdit à quiconque, semble-t-il partout dans le monde, d’accuser la « nation polonaise » de complicité dans les crimes commis par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette loi ne se contente pas de donner des instructions sur la manière dont les gens ont le droit de parler du passé de la Pologne, elle a aussi des ramifications dangereuses pour l’avenir de ce pays.

Ce texte, qui est contraire aux obligations de la Pologne aux termes du droit international relatif aux droits humains, avait pour objectif premier d’empêcher que les camps de la mort gérés par l’Allemagne nazie dans la Pologne occupée ne soient qualifiés de « camps polonais ». Toutefois, sa portée va en réalité beaucoup plus loin. L’enjeu, ce ne sont pas les événements de la Seconde Guerre mondiale, mais le droit à la liberté d’expression et le recours abusif à la loi pour réprimer les opinions dissidentes. En rendant illégale toute déclaration écrite ou orale et toute image considérées comme une atteinte à « la réputation de la République de Pologne ou la nation polonaise » ou suggérant l’existence d’une responsabilité ou d’une complicité polonaise dans les « crimes nazis », cette loi restreint encore le droit à la liberté d’expression et aura des effets dommageables beaucoup plus larges.


Des manifestant pacifiques aux historiens en passant par les enseignants et les journalistes, quiconque affirmera ouvertement son désaccord avec le discours nationaliste officiel des autorités politiques et leur conception de l’histoire – à savoir que la Pologne et les Polonais n’ont été que des « victimes » des événements historiques et n’ont commis aucun crime – risquera d’être poursuivi et emprisonné.

Cette loi autorise aussi les autorités à engager des poursuites contre les auteurs de telles « infractions » en dehors de son territoire, notamment contre les médias étrangers. La loi sur l’Holocauste a été utilisée pour la première fois début mars, quand la Ligue polonaise contre la diffamation (PDL), organisation nationaliste proche du gouvernement polonais, a porté plainte contre un journal argentin.

Ce journal, Página 12, avait publié une photo de combattants polonais anticommunistes, datant de 1950, à côté d’un article sur le pogrom de Jedwabne, lors duquel des centaines de juifs de cette ville avaient été tués par leurs voisins polonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Selon la PDL, il s’agissait d’une « manipulation destinée à faire du tort à la nation polonaise ».

Le président du Sénat polonais a précisé que la nouvelle loi visait tous les ressortissants polonais, y compris ceux qui ne vivent pas en Pologne. Dans une récente lettre, il a appelé les Polonais installés à l’étranger à recenser « toutes les manifestations d’hostilité à l’égard de la Pologne […] les expressions et les opinions qui nous font du tort », et il les a appelés à signaler à leur ambassade « toute diffamation portant atteinte à la bonne réputation de la Pologne ».

Dans le pays, les manifestants pacifiques qui sont descendus dans la rue pour exprimer leur opposition au révisionnisme historique ont été pris pour cible de façon répétée par la police.

Mercredi 7 mars, en signe de désobéissance massive, plus de 40 militants de Varsovie et de Wroclaw ont lu devant le bureau du procureur régional une déclaration décrivant les crimes commis par des Polonais contre des juifs pendant et après la guerre. Une fois leur lecture terminée, ils sont entrés dans le bâtiment et ont demandé à être poursuivis pour violation de la loi sur l’Holocauste. Cette affaire est en cours d’instruction.

Fin février, je me trouvais à Hajnówka, une ville située à la frontière avec le Bélarus, pour une cérémonie marquant le 72e anniversaire du massacre de plus de 70 Bélarussiens de souche par un bataillon de soldats polonais en 1946. Les familles et sympathisants des victimes réunis à cette occasion ont allumé des bougies et évoqué le passé.

Quelques heures plus tard, des membres d’un groupe xénophobe d’extrême-droite, le Camp radical national, ont tenu dans cette même ville une manifestation à la gloire des soldats qui avaient commis le massacre. Ils ont défilé dans la ville en scandant « Mort aux assassins de la mère patrie ».

À un moment, deux contre-manifestantes ont déployé une banderole sur laquelle il était écrit : « Ma mère patrie, c’est l’humanité ». Des policiers antiémeutes se sont aussitôt approchés d’elles et les ont poussées contre une barrière [1], officiellement pour qu’elles ne gênent pas un rassemblement autorisé.

La loi sur l’Holocauste, adoptée principalement à l’initiative du parti Droit et justice (PiS), est un nouvel outil permettant aux autorités de réprimer les opinions dissidentes, alors qu’il est déjà de plus en plus difficile d’exprimer des idées politiques d’opposition en Pologne. Plusieurs centaines d’affaires visant des manifestants pacifiques sont actuellement examinées par les tribunaux et de nombreuses autres sont en cours d’instruction.

Celles et ceux qui contestent ouvertement les attaques contre l’indépendance de la justice, les restrictions injustifiées aux droits humains et la montée des groupes nationalistes xénophobes d’extrême-droite risquent l’arrestation, l’incarcération et des poursuites pour l’exercice pacifique de leurs droits fondamentaux, sur fond de campagne de diabolisation généralisée dans les médias contrôlés par le gouvernement.

Pour des gens comme Rafal qui osent défendre leurs convictions et s’élever contre la haine, la loi sur l’Holocauste a toutes les chances d’être utilisée pour faire taire les opinions dissidentes. Rafal m’a déclaré : « Inutile de dire que cela n’entamera pas ma détermination à descendre dans la rue pour défendre la vérité historique qui dérange et manifester contre la xénophobie, le racisme et le néofascisme pur et simple dans l’espace public. »

La volonté courageuse de Rafal de ne pas se laisser réduire au silence doit être saluée par toutes celles et tous ceux qui croient en la liberté d’expression.

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