Somalie - Rapport annuel 2021

République fédérale de Somalie
Chef de l’État : Mohamed Abdullahi Mohamed (Farmaajo)
Chef du gouvernement : Mohamed Hussein Roble

Des centaines de civil·e·s ont été tués dans des attaques aveugles menées par toutes les parties au conflit armé en cours dans le pays. La liberté d’expression a été réprimée ; deux journalistes ont été tués et d’autres ont été frappés, menacés, harcelés, intimidés ou arrêtés de manière arbitraire. Le gouvernement n’a pas toujours pas apporté de réponse satisfaisante à la pandémie de COVID-19 et seulement 5,1 % de la population était vaccinée en décembre ; les personnes travaillant dans le secteur de la santé étaient particulièrement exposées au risque de contamination et étaient confrontées à des conditions de travail déplorables et dangereuses. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont été déplacées. Au Somaliland, les autorités ont continué de censurer leurs détracteurs et les journalistes. Elles ont en outre procédé à des expulsions forcées et des transferts de personnes à grande échelle dans la ville de Las Anod.

Contexte

Les tensions politiques entre les autorités fédérales, les autorités régionales et les responsables de l’opposition ont atteint de nouveaux sommets et ont abouti au report des élections présidentielle et législatives. Les querelles politiques entre le président de la Somalie et son Premier ministre ont empêché la mise en œuvre de réformes nécessaires dans les domaines de la justice, de la Constitution et des droits humains. Leur désaccord public au sujet de la probable disparition forcée d’une fonctionnaire de l’Agence nationale du renseignement et de la sécurité (NISA) menaçait de créer des divisions politiques, y compris au sein des forces de sécurité.

En mai, le Somaliland a organisé des élections législatives et municipales, attendues de longue date après plusieurs reports, pour désigner 82 membres de la Chambre des représentants et des conseillers municipaux dans 21 districts. Le 5 juin, l’opposition a remporté 52 des 82 sièges parlementaires. Aucune femme n’a été élue à la Chambre des représentants, ce qui limitait encore la possibilité pour les femmes de faire entendre leur voix au niveau législatif.

Attaques menées sans discernement

Les différentes parties au conflit armé ont cette année encore commis des crimes de droit international en toute impunité. Les Nations unies ont recensé 536 victimes civiles (241 morts et 295 blessés) entre février et juillet, dont 68 % à la suite d’attaques menées sans discernement par le groupe armé Al Shabab, le reste étant attribué aux forces de sécurité gouvernementales, aux milices claniques et aux forces internationales et régionales, notamment la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM).

Al Shabab a commis des attaques répétées contre des civil·e·s et des infrastructures civiles, telles que des restaurants et des hôtels. Le groupe armé s’est également livré à des homicides ciblés visant, entre autres, des journalistes et des personnes qu’il soupçonnait d’avoir des liens avec les autorités officielles. Le 2 mars, au moins 20 personnes ont été tuées et 30 autres blessées au célèbre restaurant Luul Yemeni, situé dans la capitale, Mogadiscio, lors d’un attentat suicide à la voiture piégée perpétré par des membres d’Al Shabab. Le 25 septembre, huit personnes au moins ont trouvé la mort dans un autre attentat de ce type à Mogadiscio. Parmi les victimes se trouvait Hibaq Abukar, conseillère chargée des droits des femmes et des droits humains au sein des services du Premier ministre.

Le 10 août, des informations ont fait état de la mort de sept civils abattus par des militaires de l’AMISOM lors d’une attaque de représailles contre Al Shabab à Golweyn, dans la région du Bas-Shabelle. Le 21 août, l’AMISOM a indiqué avoir formé une commission d’enquête sur ces faits. Le 21 octobre, cette commission a rendu publiques ses conclusions, reconnaissant que « les sept personnes tuées étaient des civils et que la conduite du personnel impliqué [avait] enfreint les règles d’engagement de l’AMISOM ». Le 13 novembre, l’AMISOM a annoncé qu’une cour martiale de Mogadiscio avait reconnu cinq soldats ougandais coupables de ces homicides, que deux d’entre eux avaient été condamnés à mort et les trois autres à 39 ans d’emprisonnement, et que ceux-ci purgeraient leur peine en Ouganda.

Disparitions forcées

Le 12 juillet, une femme a annoncé dans les médias qu’elle était sans nouvelles de sa fille de 25 ans, Ikran Tahlil Farah, fonctionnaire de la NISA, depuis que celle-ci avait été enlevée devant sa résidence à Mogadiscio le 26 juin par des individus non identifiés circulant à bord d’une voiture. Sa famille a affirmé à plusieurs reprises que des agents de la NISA étaient à l’origine de son enlèvement et de sa disparition forcée car elle avait été emmenée alors qu’elle se trouvait dans une zone sécurisée, près du siège bien gardé de la NISA, qui n’est accessible qu’à son personnel et aux visiteurs contrôlés. Le 2 septembre, un média d’État a annoncé qu’Ikran Tahlil Farah avait été kidnappée et tuée par Al Shabab, ce que le groupe armé a immédiatement démenti.
Face au tollé suscité par cette affaire, le Premier ministre a fait remplacer le directeur de la NISA, lequel a alors été engagé comme conseiller à la sécurité nationale par le président. Le Premier ministre a saisi le parquet militaire pour qu’il enquête sur cette disparition. Le 21 novembre, le procureur général militaire a annoncé que l’enquête préliminaire n’avait révélé aucun élément prouvant l’implication de la NISA dans la disparition présumée d’Ikran Tahlil Farah.

Liberté d’expression

Deux journalistes ont été tués et plusieurs autres ont été la cible de passages à tabac, de harcèlement, de manœuvres d’intimidation, d’arrestations arbitraires ou de poursuites judiciaires visant à les faire taire.

Le 22 février, la police du Puntland a arrêté le journaliste indépendant Ahmed Botan Arab à Boosaaso après qu’il eut diffusé sur Facebook des interviews d’habitant·e·s de cette ville commentant le discours du président du Puntland au sujet de la situation politique régionale et de l’impasse dans laquelle se trouvait la mise en œuvre d’un accord électoral entre les responsables régionaux et fédéraux. Il a été détenu au poste de police de Boosaaso pendant deux jours, puis libéré sans inculpation après l’intervention de chefs de clan.

Le 1er mars, le journaliste indépendant Jamal Farah Adan a été abattu par des hommes armés non identifiés dans un commerce de la ville de Galkacyo (région de Mudugh). Al Shabab a revendiqué cet assassinat. Peu avant, Jamal Farah Adan avait signalé avoir reçu des menaces de mort anonymes et indiqué qu’un membre d’Al Shabab avait déjà tenté de le tuer. Le 6 mars, le président du Puntland a déclaré que les autorités avaient arrêté des suspects à Galkacyo et qu’une enquête sur les circonstances du meurtre était en cours. Les conclusions de l’enquête n’avaient pas été rendues publiques à la fin de l’année.

Le 20 novembre, le journaliste de radio Abdiaziz Mohamud Guled, aussi connu sous le nom d’Abdiaziz Afrika, a été tué dans un attentat suicide ; deux de ses collègues ont été blessés. Al Shabab a revendiqué son assassinat.

Le 3 mars, un autre journaliste indépendant, Kilwe Adan Farah, a été condamné à trois mois d’emprisonnement par une juridiction militaire du Puntland. Il avait été arrêté et placé en détention par les services de renseignement du Puntland en décembre 2020, un jour après avoir couvert des manifestations organisées à Garowe pour protester contre la mauvaise gestion de la monnaie locale par les autorités. Il a été inculpé de cinq infractions, parmi lesquelles la « publication de fausses informations » et l’« outrage à la nation ou à l’État ». Il a été libéré de la prison centrale de Garowe le 22 mars à la faveur d’une grâce présidentielle.

Le 3 juillet, Mohamud Mohamed Sheikh (également connu sous le nom de Lafagari), journaliste pour Star Media Network, a été arrêté par des agents de la NISA à Beled Hawo, dans la région de Gedo. Il a été transféré le lendemain dans un centre de détention de la ville de Dollow, où il est resté trois jours avant d’être remis en liberté sans inculpation et sans qu’aucune explication ne lui soit fournie sur son arrestation ni sa détention.

Le 5 septembre, des membres de la police somalienne ont frappé un groupe de journalistes qui couvraient une manifestation à Mogadiscio et ont saisi leur matériel. À la suite de ces événements, une vidéo a circulé sur les réseaux sociaux, dans laquelle on pouvait voir des policiers rouer de coups et traîner par terre Bashir Mohamud, producteur de Goobjoog Media.

Droit à la santé

La pandémie de COVID-19 a mis en exergue toute une série de faiblesses préexistantes au sein du système de santé publique en Somalie. En août, selon les statistiques gouvernementales, 15 294 personnes avaient contracté le virus et 798 en étaient mortes depuis le début de la pandémie. Cependant, la capacité de dépistage étant faible, tous les cas n’étant pas signalés et tous les décès n’étant pas enregistrés, les chiffres réels étaient probablement bien plus élevés. Au cours des quatre dernières années, seuls 2 % en moyenne du budget du pays étaient alloués à la santé, contre 31 % au secteur de la sécurité.

La réaction des autorités face à la pandémie n’a pas été du tout à la hauteur. Les moyens pour tester, traiter et gérer les cas de COVID-19 étaient dérisoires, et l’accès de la population aux structures de soins restait très limité. Durant une grande partie de l’année, tous les cas liés à cette maladie survenant dans les régions du centre et du sud ont été gérés par un seul hôpital de Mogadiscio, qui manquait de médicaments essentiels et d’équipements de base tels que des respirateurs et de l’oxygène. À partir d’août, deux hôpitaux supplémentaires, également situés à Mogadiscio, ont pu accueillir des patient·e·s COVID-19. L’accès aux transports d’urgence et aux services ambulanciers à Mogadiscio et dans les États régionaux était quasi inexistant. La ville ne disposait que de deux ambulances prenant en charge gratuitement les patient·e·s COVID-19 pour une population de près de trois millions de personnes.

L’accès aux vaccins était extrêmement restreint. Seulement 5,1 % de la population était pleinement vaccinée en décembre ; à cette date, presque tous les vaccins offerts au pays par le dispositif COVAX et par la Chine avaient été utilisés. Le faible niveau de sensibilisation de la population, exacerbé par le manque d’informations rendues publiques au sujet du virus, a contribué à favoriser la réticence à la vaccination, y compris parmi le personnel soignant.

Personnel soignant

Beaucoup de professionnel·le·s de santé ont contracté le coronavirus. Confrontés à de multiples difficultés pendant la pandémie, ils ont mis leur propre santé et leur vie en danger. Certain·e·s ont déclaré n’avoir pas été suffisamment formés à la prise en charge des personnes contaminées ni aux conséquences sur leur propre santé. Ils faisaient de nombreuses heures supplémentaires et étaient souvent été confrontés à des retards dans le versement de leurs salaires.

Droits des personnes déplacées

Les conséquences de la sécheresse et des inondations liées au changement climatique, le conflit armé et la perte de moyens de subsistance ont aggravé la crise humanitaire qui durait déjà depuis longtemps. Outre les plus de 2,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays au cours des années précédentes, 573 000 autres sont parties de chez elles entre janvier et août selon l’ONU. Parmi elles, plus 70 % ont fui le conflit, dont quelque 207 000 personnes qui ont été temporairement déplacées à Mogadiscio en raison des violences occasionnées par les élections en avril. Environ 50 % des personnes déplacées en 2021 étaient des femmes et des filles, qui étaient exposées à un risque accru de violences sexuelles et de harcèlement. L’acheminement de l’aide humanitaire aux populations les plus touchées a été restreint à cause de l’insécurité, ce qui a limité gravement l’accès de ces populations à la nourriture, à l’eau, aux installations sanitaires, au logement et aux soins médicaux.
Somaliland

Liberté d’expression

Les autorités du Somaliland ont sévèrement restreint la liberté d’expression, notamment en s’attaquant aux personnes soupçonnées de défendre l’unité avec la Somalie. Selon le Centre des droits humains (HRC), une organisation locale de défense des droits humains, 42 personnes ont été arrêtées dans la ville de Borama et 15 autres à Las Anod, les 26 juin et 16 juillet respectivement, pour avoir porté des vêtements fabriqués dans le drapeau somalien. Elles ont été libérées sans inculpation.

Le 19 août, dans la ville de Burao, les autorités ont arrêté arbitrairement le journaliste indépendant Abdimalik Muse Oldon pour la deuxième fois en deux ans. Il a été placé en détention à la suite d’une altercation sur les réseaux sociaux avec le président, au cours de laquelle il avait affirmé que la direction de l’université Barwaaqo répandait le christianisme. Il a été inculpé le 12 octobre de « diffusion de fausses informations et propagande contre le pays » et de « diffamation », entre autres. Abdimalik Muse Oldon se trouvait toujours en détention à la fin de l’année et son procès était en cours. En 2020, il avait été libéré de prison à la faveur d’une grâce présidentielle après avoir purgé une année de la peine de trois ans et demi d’emprisonnement à laquelle il avait été condamné pour avoir critiqué le président sur Facebook.

Expulsions forcées et transferts de population

Les 2 et 3 octobre, les autorités du Somaliland ont expulsé de force plus de 7 000 hommes, femmes et enfants de la ville de Las Anod et de ses environs, dans la région de Sool, puis les ont rassemblés avant de les transférer dans des localités situées au Puntland. Le gouvernement a déclaré que les personnes visées par cette opération n’étaient « pas de la région » mais originaires du sud de la Somalie et qu’elles présentaient une menace pour la sécurité du Somaliland. Certaines de ces familles vivaient à Las Anod depuis 20 ans et ont perdu tous leurs biens et leurs moyens de subsistance. D’après l’ONU, la majorité des personnes déplacées sont arrivées dans un premier temps à Galkacyo, dans le Puntland, mais la plupart ont continué leur route jusqu’à l’État de Hirshabelle et la région de Benadir, dans l’État du Sud-Ouest, et avaient besoin d’une protection et d’une aide humanitaire d’urgence. Les autorités du Somaliland n’ont pas averti les familles de leur expulsion et ne leur ont pas permis d’emporter leurs affaires.

Somalia : “We Just Watched Covid-19 Patients Die” : Covid-19 Exposed Somalia’s Weak Healthcare System but Debt Relief Can Transform It (AFR 52/4602/2021), 18 août

Toutes les infos
2022 - Amnesty International Belgique N° BCE 0418 308 144 - Crédits - Charte vie privée
Made by Spade + Nursit