Madame la Ministre,
Au nom de 23 572 personnes, Amnesty International Belgique vous remet aujourd’hui la pétition exigeant un accueil digne des personnes qui demandent l’asile en Belgique.
Ces personnes vous demandent de respecter les droits humains et la législation belge, y compris les droits des personnes qui fuient la guerre, la violence et d’autres épreuves, et cherchent une protection internationale dans notre pays.
Amnesty International vous avait déjà transmis ce même message lors de la présentation du rapport Ni logé·e·s, ni écouté·e·s. Les manquements persistants de la Belgique en matière d’accueil bafouent les droits des personnes demandeuses d’asile. L’enquête montre que le gouvernement prévoit structurellement trop peu de places d’accueil, entraînant de nombreuses violations des droits humains et des souffrances humaines inutiles. Il décrit aussi des situations déchirantes où des personnes sont forcées de survivre et de dormir dans des tentes dans la rue, dans des gares ou dans des squats, souvent dans des conditions déplorables et dangereuses.
Être accueilli·e est un droit, qui ne se limite pas à avoir un toit, mais permet aussi d’accéder à la sécurité et à une certaine stabilité. L’accueil offre aux gens une base pour se construire : apprendre une langue, trouver du travail, aller à l’école et participer à la société.
Zana, arrivée de Syrie à Bruxelles à l’âge de vingt ans, témoigne : « L’accueil est vraiment le strict minimum. Je ne peux pas imaginer ce que c’est de ne pas l’avoir. On peut au moins dormir dans un lit chaud. » Elle étudie désormais à l’université, fait des petits boulots et du bénévolat. Elle trouve particulièrement douloureux de voir des gens survivre dans la rue.
Près d’un an après la présentation du rapport, nous devons constater que votre politique continue d’exclure des personnes d’un accueil auquel elles ont droit. Comme si la pratique honteuse d’exclure systématiquement les hommes seuls de l’accueil ne suffisait pas, vous avez pris des mesures supplémentaires qui excluent encore davantage de personnes de l’accueil. Résultat : des familles avec enfants – pour qui la loi prévoit une protection spéciale – ont été envoyées à la rue.
Ce qui rend la situation encore plus préoccupante, c’est que cette politique a déjà été contredite plus de 12 000 fois par la justice, y compris par les plus hautes juridictions de notre pays et la Cour européenne des droits de l’homme.
En outre, le 26 février de cette année, la Cour constitutionnelle a suspendu vos mesures les plus récentes parce qu’elles pourraient être contraires à la réglementation européenne. Malgré cette décision, vous avez annoncé que vous alliez continuer sur la même voie. Pour la énième fois, le gouvernement décide lui-même des jugements qu’il respecte, sapant ainsi l’état de droit. C’est aussi inacceptable que dangereux.
Depuis des années, d’innombrables organisations et individus se montrent solidaires des personnes qui ne sont pas accueillies dignement. En cherchant des familles d’accueil, en offrant un abri temporaire, en distribuant de la nourriture, des vêtements et de l’eau, ou encore en fournissant une assistance médicale et juridique. Ces personnes et ces organisations agissent en réponse aux manquements du gouvernement, mais ne doivent pas assumer la responsabilité légale qui pèse sur ce même gouvernement.
L’engagement inébranlable de la société civile est admirable, mais des ressources et des capacités limitées mettent leur résistance à l’épreuve. Il est donc particulièrement alarmant que vous prévoyiez une baisse de 72 % du budget de Fedasil entre 2024 et 2029. Moins de lits et moins de personnel signifient inévitablement plus de souffrance humaine.
Vous pouvez agir autrement, à condition de le vouloir. Dans le passé, nous avons vu que le gouvernement pouvait rapidement créer des places d’accueil lorsque c’était nécessaire.
C’est pourquoi nous vous le demandons à nouveau aujourd’hui : au lieu de pratiquer l’injustice, vous devez assurer un accueil digne. Toute personne, sans exception, doit être traitée comme un être humain et voir ses droits respectés. C’est l’essence même de l’état de droit.
Veuillez agréer l’expression de notre haute considération.
Cette lettre ouverte a initialement été publiée sur le site du Soir [1].
