À Santa Marta, en Colombie, du 24 au 29 avril, 45 États se réuniront pour la première conférence internationale consacrée à la sortie des énergies fossiles. Une initiative portée par la Colombie et les Pays-Bas, à laquelle participe la Belgique. Le ministre fédéral du Climat, Jean-Luc Crucke, fera le déplacement. Si une telle conférence voit le jour, c’est notamment parce que la COP30 au Brésil a échoué à nommer clairement ce qui nous enferme collectivement dans l’impasse : notre dépendance aux combustibles fossiles.
Ainsi, il aura fallu vingt-huit conférences sur le climat pour que l’éléphant dans la pièce soit enfin désigné. Pour la première fois, à Dubaï, lors de la COP28 en 2023, le texte final mentionne la nécessité d’une transition vers un monde sans énergies fossiles. Depuis, silence, sujet tabou, voire conflictuel. Depuis deux ans, aucune avancée n’a en effet pu être engrangée dans les négociations internationales sur le climat. Au Brésil, en novembre de l’année dernière, les divisions entre les pays ont encore une fois étouffé l’ambition.
Pourtant, les faits sont têtus. Les combustibles fossiles – charbon, pétrole, gaz – sont responsables de 71 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. En 2024, pour la première fois, la température moyenne mondiale a dépassé 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle – seuil défini par l’Accord de Paris. Ce seuil n’est pas symbolique, il est critique : il est celui au-delà duquel les impacts deviennent exponentiels, irréversibles, profondément injustes. Le dérèglement du climat n’est pas une abstraction scientifique. C’est une crise des droits humains sans précédent. Il menace le droit à la vie, à la santé, à l’eau, à l’alimentation, au logement, etc.
Depuis deux ans, aucune avancée n’a pu être engrangée dans les négociations internationales sur le climat.
Et pourtant, depuis l’Accord de Paris de 2015, le monde a changé. Sur le terrain énergétique, entre autres. Les énergies renouvelables sont devenues de moins en moins chères – plus spécifiquement l’énergie produite grâce aux panneaux solaires. Elles ont également connu une croissance spectaculaire, inimaginable il y a plus de dix ans. En dehors de l’énergie hydraulique et de la biomasse, la production de renouvelables a été multipliée par quarante depuis 1990 [1]. Selon l’Agence internationale de l’énergie, l’énergie propre (qui inclut, outre les renouvelables, l’efficience énergétique et le développement des réseaux), portée notamment par la Chine, attire désormais plus d’investissements que toutes les autres sources d’énergie réunies [2].
Les chiffres paraissent prometteurs, mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Car, dans le même temps, 65 % de la production mondiale d’électricité et de chaleur repose toujours sur le charbon, le pétrole et le gaz [3]. Les gouvernements continuent d’autoriser de nouveaux projets d’extraction, les multinationales continuent d’investir dans le pétrole et le gaz. À chaque guerre, le monde se réveille « groggy » et l’Europe redécouvre sa dépendance aux importations d’énergies fossiles – notre continent est en effet le deuxième importateur de pétrole et de gaz au monde après la Chine.
Notre addiction fossile n’est pas prête de s’arrêter car, d’après les projections, la production de combustibles fossiles devrait dépasser en 2030 de plus de 120 % les niveaux compatibles avec une trajectoire à 1,5 °C [4]. Une aberration ! Pire, en 2050, elle pourrait être 4,5 fois supérieure à ce qu’exige le respect de cet objectif. Une dépendance aux énergies fossiles qui mène l’humanité vers des souffrances massives et des violations graves des droits humains.
Le récent avis consultatif de la Cour internationale de Justice [5] est pourtant limpide : les États ont l’obligation juridique de protéger le système climatique [6]. Cela implique pour ces derniers de prendre des mesures appropriées – limiter la production et l’utilisation de combustibles fossiles, ne plus octroyer des permis d’exploration ni de subventions pour les combustibles fossiles. Continuer à investir dans de nouveaux gisements ou octroyer de nouvelles licences tout en promettant une action climatique vigoureuse n’est pas seulement contradictoire. Pire, cela constitue – aux yeux de la Cour internationale de Justice – un fait internationalement illicite, engageant la responsabilité de l’État.
Un avis consultatif qui résonne déjà dans certains tribunaux. C’est ainsi que l’avis a été invoqué au Canada [7] et au Brésil [8] dans le procès intenté contre la licence d’exploitation octroyée à Petrobras dans l’embouchure de l’Amazonie.
Le rapport Extraction Extinction produit par Amnesty International le rappelle avec force : l’expansion continue de l’extraction fossile n’est pas seulement incompatible avec les objectifs climatiques, elle alimente des violations massives des droits humains des personnes qui vivent aux abords de ses infrastructures. Un quart de l’humanité vit à moins de cinq kilomètres d’infrastructures d’exploitation d’énergies fossiles. Cette proximité n’est pas sans conséquence pour la santé : risques élevés de cancer, de maladies cardiovasculaires, de bronchite, d’asthme, de troubles de la reproduction (malformations congénitales, faible poids à la naissance, prématurité), d’anxiété et de dépression, etc. De l’Amazonie aux deltas africains, des communautés paient de leur santé, parfois de leur vie, notre addiction énergétique.
La sortie des énergies fossiles ne peut être un slogan. Elle doit être planifiée, encadrée, financée. Juste. Car, derrière les chiffres, se trouvent des travailleuses et des travailleurs, des communautés, des territoires dépendants des revenus fossiles. Sortir des énergies fossiles sans laisser personne au bord du chemin exige des politiques sociales ambitieuses, une reconversion industrielle, des mécanismes de solidarité internationale et surtout une feuille de route précise.
La participation de la Belgique à la conférence de Santa Marta est un pas essentiel et nécessaire pour construire une coalition de pays volontaires dont il est indispensable que les conclusions débouchent dans les textes finaux des négociations internationales lors de la COP31. Pourtant, l’engagement au niveau international de notre pays ne suffira pas. Il faut également que la Belgique développe son propre plan de sortie des énergies fossiles en conjuguant les efforts des différents niveaux de pouvoir. Notre pays reste en effet trop dépendant des énergies fossiles – 72 % de son approvisionnement énergétique provient des énergies fossiles [9] et subventionne encore largement les combustibles fossiles à hauteur de 17,8 milliards d’euros par an [10].
Nous n’avons plus le luxe du déni. La sortie juste des énergies fossiles n’est pas une option. C’est une obligation juridique, morale et existentielle.
À Santa Marta, l’histoire ne s’écrira pas seulement dans les communiqués finaux. Elle s’écrira dans la capacité des États à rompre avec leur addiction aux énergies fossiles. À reconnaître que lutter contre le dérèglement du climat, c’est protéger les droits humains. Rompre avec la dépendance aux énergies fossiles, c’est également ce que la Belgique doit être capable de faire. Sur la scène internationale comme sur la scène nationale.
Cette carte blanche a initialement été publiée sur le site du Soir [11].
