Nous devons protéger les personnes qui défendent la terre et l’environnement en Colombie Par Rodrigo Sales, chercheur à Amnesty International

Colombie défenseurs des droits humains

La pandémie de COVID-19 a redéfini l’importance vitale du foyer en tant que lieu où nous pouvons évoluer et nous sentir en sécurité. Cependant, elle met aussi en évidence la réalité de la situation de milliers de personnes pour qui le foyer est paradoxalement le lieu le plus dangereux.

Certaines parmi elles vivent dans des régions de la Colombie qui figurent parmi les plus riches en ressources naturelles. Pour elles, le fait de défendre leur foyer est devenu tellement dangereux qu’elles le font au péril de leur vie.

La Colombie est le pays le plus dangereux au monde pour celles et ceux qui défendent les droits humains, selon les informations les plus récentes [1] de l’organisation Global Witness. Pour les personnes qui défendent les droits liés à la terre, au territoire et à l’environnement, la situation est encore plus alarmante.

Ce qu’elles demandent est pourtant très simple : vivre en paix dans leur foyer. Mais le foyer dont il est question n’est pas un espace clos comprenant une chambre, un séjour et une cuisine, mais un territoire avec ses cours d’eau, ses forêts, ses plantes et ses animaux.

Leur territoire, c’est aussi leur hôpital, car elles y trouvent les remèdes nécessaires pour guérir les maux physiques et émotionnels. C’est leur temple sacré, où elles accomplissent leurs rites et où elles peuvent se connecter avec leurs divinités. C’est leur supermarché, car la terre leur fournit leurs aliments. Et c’est là où se forgent leurs amitiés, parce que toutes ces personnes se considèrent comme faisant partie du même environnement.

Les populations afrocolombiennes, indigènes et paysannes pratiquent la propriété collective de la terre et du territoire, et ce sont elles qui défendent les ressources qui permettent à la planète, et qui nous permettent, de continuer de respirer.

« L’Amazonie est importante pour moi parce que c’est ma maison, et c’est aussi la maison de beaucoup d’autres personnes. L’Amazonie, c’est aussi, pour les gens qui n’y habitent pas, leurs voies respiratoires, même s’ils n’en ont pas conscience, car on trouve ici l’un des poumons de la planète », m’a dit la défenseure Jani Silva alors que nous naviguions sur le fleuve Putumayo.

Cependant, les richesses naturelles qui permettent à ces personnes de mener cette existence représentent paradoxalement pour elle la principale menace, face à des groupes armés et à des entreprises qui veulent les exploiter économiquement et à des autorités très peu scrupuleuses qui manquent à leur devoir de les protéger.

« L’Amazonie est importante pour moi parce que c’est ma maison, et c’est aussi la maison de beaucoup d’autres personnes. L’Amazonie, c’est aussi, pour les gens qui n’y habitent pas, leurs voies respiratoires, même s’ils n’en ont pas conscience, car on trouve ici l’un des poumons de la planète. »

Au cours des 12 derniers mois, j’ai eu la possibilité de faire la connaissance de nombreuses personnes qui, comme Jani, défendent au péril de leur vie, depuis plusieurs décennies, leur foyer et l’environnement. L’histoire de ces personnes est consignée dans le nouveau rapport d’Amnesty International intitulé « Pourquoi veulent-ils nous tuer ? » [2].

Dans de nombreux cas, elles ont payé le prix fort pour leur courageux engagement. Jani, par exemple, a dû s’exiler de sa communauté en 2018 en raison des menaces et des attaques constantes des groupes armés qui sont arrivés sur son territoire après le départ des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), à la suite de la signature de l’accord de paix en 2016.

Mais ces menaces l’ont rendue encore plus forte et déterminée.

« Personne ne m’arrêtera, m’a-t-elle dit. Tant qu’il y aura des violences et des abus sur le territoire, je continuerai de les dénoncer. Un jour, je retournerai chez moi. »

On trouve partout dans le pays des exemples de souffrance et de courage tel de celui de Jani.

Danelly Estupiñán, défenseure des droits des communautés afrocolombiennes dans la ville de Buenaventura, dans l’ouest du pays, a elle aussi dû quitter son foyer à cause des menaces dont elle faisait l’objet.

Elle a expliqué que ces attaques sont des représailles exercées contre elle en raison de son opposition à plusieurs projets d’infrastructures dans cette grande ville portuaire. Le fait de lutter pour la reconnaissance des droits ancestraux des communautés afrocolombiennes la met en danger. Les autorités lui ont fourni des gardes du corps, mais Danelly dit que cela ne suffit pas. Ce dont elle a besoin, dit-elle, c’est que l’État s’attaque aux causes structurelles de la violence exercée contre ces communautés.

« Ces mesures de protection n’atténuent pas le danger, car en réalité ces attaques ne me visent pas moi personnellement, mais le travail que j’accomplis. Toute personne qui fait le même travail sera elle aussi confrontée aux mêmes menaces », m’a expliqué Danelly.

Dans d’autres régions du pays, notamment dans celles où il y a des plantations de coca et où le conflit armé se poursuit, la situation est pire encore.

« Ces mesures de protection n’atténuent pas le danger, car en réalité ces attaques ne me visent pas moi personnellement, mais le travail que j’accomplis. Toute personne qui fait le même travail sera elle aussi confrontée aux mêmes menaces. »

María Ciro, une défenseure des droits humains que j’ai connue dans le Catatumbo, dans l’est du pays, m’a expliqué que dans cette région, les communautés vivent non seulement sous la menace à la fois des groupes armés et de l’armée, mais aussi sans aide humanitaire de la part du gouvernement, ce qui les empêche de trouver les moyens viables d’abandonner les cultures illicites.

« Les personnes se réfugient chez elles, et elles ne peuvent donc pas travailler dans les champs et obtenir de quoi manger, m’a dit María. Dans le Catatumbo, les gens ont le choix entre mourir à cause du conflit et mourir de faim. »

Celles et ceux qui les défendent, comme María, sont stigmatisés à cause de la perception selon laquelle les gens qui travaillent la terre sont liés au trafic de stupéfiants.

Des dirigeantes et dirigeants de communautés indigènes m’ont eux aussi parlé des attaques dont ils font l’objet.

Mauro Chipiaje, dirigeant d’une communauté indigène dans la région du Meta, m’a raconté que quand la communauté a pu retourner sur son territoire en 2015, après plusieurs décennies de déplacement, elle s’est rendu compte que l’environnement avait été détruit et que d’autres personnes occupaient les lieux. Elle lutte à présent pour récupérer son foyer et reprendre le cours de son existence.

La Colombie est un pays très paradoxal. C’est l’un des pays au monde qui disposent du plus grand nombre de normes, de protocoles et d’instruments de protection des défenseur·e·s des droits humains, et en même temps, l’un des pays les plus meurtriers pour celles et ceux qui protègent la terre et l’environnement.

Le problème vient en partie du fait que les communautés ne sont pas écoutées en ce qui concerne les mesures de protection dont elles ont besoin. Il résulte aussi de notre apathie et de notre incapacité à comprendre que toutes ces personnes qui défendent la terre, le territoire et l’environnement ne protègent pas seulement le milieu où elles vivent, mais aussi la nature qui maintient en vie tous les êtres humains sur cette planète.

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