Pour de nombreuses femmes trans, vivre au Salvador est une condamnation à mort. Avec le coronavirus, c’est encore pire par Astrid Valencia, chercheuse pour l’Amérique centrale à Amnesty International et Josefina Salomón, Media Manager pour les Amériques à Amnesty International

Salvador_LGBTI

Au Salvador, l’espérance de vie moyenne des femmes trans est inférieure de 41 ans à celle de l’ensemble de la population. Les violences policières, les extorsions commises par des gangs et la discrimination sont au nombre des principales menaces auxquelles elles sont confrontées. Depuis l’apparition de la pandémie de COVID-19 en mars, la situation s’est considérablement aggravée, mais le militantisme est à la hauteur du défi.

Il en faut beaucoup pour faire peur à Bianka Rodriguez.

Quand on est une femme trans et une militante dans un pays où le taux d’homicides est l’un des plus élevés au monde [1], où les violences [2] policières et les extorsions de sommes astronomiques par des gangs locaux sont des réalités quotidiennes, la perception du danger est tout autre.

Mais lorsque le COVID-19 a touché le Salvador en mars, Bianka a immédiatement compris que la situation allait empirer, en particulier pour nombre des femmes trans avec qui elle travaille au quotidien.

Il y a eu des préoccupations pour la santé, notamment pour beaucoup de femmes trans qui prennent des hormones et d’autres médicaments sans ordonnance, faute d’accès à une prise en charge médicale en bonne et due forme depuis de nombreuses années. Et des soucis économiques, en particulier pour de nombreuses travailleuses du sexe, qui n’ont pas pu gagner leur vie en raison du confinement.

Il y a quatre mois, le président Nayib Bukele a levé certaines des mesures de quarantaine et de confinement les plus dures qui, selon Bianka, ont placé beaucoup de femmes trans dans une position d’extrême vulnérabilité, mais la situation reste critique.

Bianka s’inquiète en particulier de ce que l’avenir réserve à certaines des personnes les plus marginalisées de ce pays d’Amérique centrale, et de la façon dont les militantes comme elle pourront continuer leurs activités.

Une stratégie chaotique

Les mèmes sur le Covid-19 apparus fin février sur les nombreux groupes WhatsApp dont Bianka fait partie ne l’ont pas alertée quant à l’ampleur de ce qui allait arriver.

« Au début, on pensait qu’il [le COVID-19] n’arriverait pas jusqu’ici, mais quand le gouvernement a annoncé qu’il allait prendre des mesures, nous avons eu très peur, parce que les personnes trans sont beaucoup plus exposées [aux maladies] », a dit Bianka lors d’un appel vidéo depuis son domicile au Salvador.

Les mesures dont elle parle sont une série de décrets successifs que le président Nayib Bukele a rapidement signés, dès que l’Organisation mondiale de la santé a déclaré que le COVID-19 était une pandémie [3].

Il y a d’abord eu un décret, le 11 mars, annonçant la fermeture des frontières et des écoles, et une quarantaine sélective pour les groupes considérés comme particulièrement à risque s’ils tombaient malades, comme les femmes enceintes et les personnes âgées de plus de 60 ans. Une semaine plus tard, le Trésor annonçait des dispositions [4] permettant aux citoyens de suspendre le paiement des factures d’eau, d’électricité, du câble et d’Internet, ainsi que le remboursement des prêts, pendant une période de trois mois.

À la fin du mois de mars, le gouvernement avait mis en place une quarantaine obligatoire au niveau national, empêchant les citoyens de quitter leur domicile, sauf pour des activités essentielles telles que l’achat de nourriture et de médicaments. Quand les autorités ont ouvert des centres de quarantaine, de très nombreux signalements de violations ont rapidement suivi. Comme dans le reste du monde, les gens essayaient de comprendre ce qu’ils pouvaient faire ou non.

Bianka, à la tête de Comcavis Trans [5], une organisation qui vient en aide aux femmes trans victimes de violences et de déplacements forcés au Salvador, a rapidement mis en place un plan d’urgence pour soutenir les personnes les plus vulnérables. Elle savait que les mesures adoptées auraient des conséquences durables. Son équipe et d’autres organisations locales ont évalué de quelle façon la pandémie, de même que la réponse apportée par le gouvernement, risquait d’affecter les personnes LGBTI dans le pays.

« Les mesures prises par les autorités, y compris le soutien économique apporté pour limiter les conséquences de la crise, n’ont pas pris en compte les besoins spécifiques de groupes vulnérables tels que les femmes, les personnes LGBTI, les personnes handicapées et les peuples indigènes, a dit Bianka. Ces groupes ont été oubliés. »

Selon le personnel de Comcavis, aucune des 138 personnes trans et militantes avec qui cette organisation travaille un peu partout au Salvador n’a bénéficié de l’allocation de 300 dollars des États-Unis [6] que le gouvernement a proposée aux personnes privées d’emploi.

D’après Mónica Linares, directrice d’ASPIDH Arcoiris Trans [7], une organisation qui milite pour les droits des personnes trans au Salvador, nombre d’entre elles ont rencontré des obstacles pour accéder à des soins médicaux essentiels, toutes les ressources étant mobilisées pour la pandémie. Elles ont notamment fait l’objet de discriminations dans les centres de santé.

« La situation s’est nettement détériorée », a-t’elle souligné.

« De nombreuses mesures n’ont pas bénéficié aux personnes LGBTI. Malgré nos signalements, personne ne prête attention à leur sort »

En raison d’une discrimination profondément ancrée, les femmes trans, pour l’immense majorité d’entre elles, ont très peu de perspectives d’emploi, si ce n’est dans le travail du sexe. L’impossibilité de travailler et l’augmentation des violences policières ont placé les travailleuses du sexe dans une position particulièrement vulnérable. D’après Bianka, de nombreuses travailleuses du sexe se sont retrouvées sans abri après avoir été expulsées, malgré une directive gouvernementale interdisant les expulsions pendant une période de trois mois.

La quarantaine a également privé de tout revenu de nombreuses personnes trans, y compris celles qui exerçaient d’autres emplois informels. D’autres se sont trouvées contraintes de vivre avec des proches ou des partenaires qui les ont soumises à des mauvais traitements.

« Le message « restez chez vous » n’a pas les mêmes conséquences pour une personne homosexuelle ou trans. [Pour de nombreuses personnes LGBTI], le foyer est le premier endroit où des atteintes aux droits sont commises, où ont lieu des mauvais traitements physiques, émotionnels et psychologiques.

« De nombreuses mesures n’ont pas bénéficié aux personnes LGBTI. Malgré nos signalements, personne ne prête attention à leur sort », dit-elle.

Des organisations locales, dont Comcavis et l’ASPIDH, disent avoir constaté une augmentation des signalements de violences au foyer, d’extorsions de sommes d’argent, d’expulsions, de tentatives d’homicide et même de suicides. Pour tenter d’aider les intéressées, Comcavis a contacté des centaines de femmes avec qui elle travaillait, leur offrant des colis alimentaires et une aide pour déménager, une assistance juridique et un soutien psychologique.

D’autres organisations ont ensuite fait de même. Monica et ses collègues de l’ASPIDH ont utilisé les réseaux sociaux pour identifier les personnes trans qui avaient besoin d’aide, et ont utilisé les fonds qu’elles avaient prévus pour d’autres activités afin de financer des colis alimentaires.

« Dès le début de la pandémie, nous avons commencé à recevoir des demandes d’assistance via notre page Facebook. Une personne nous a conduit à une autre, cette dernière à une autre, etc. Un réseau s’est formé et nous a permis d’atteindre beaucoup de gens un peu partout dans le pays », a déclaré Monica.

Bianka passe l’essentiel de son temps au téléphone pour répondre à des messages, réaliser des interviews et participer à des réunions en visioconférence. Elle fait partie d’une équipe de militantes qui effectuent des visites ciblées dans des zones périphériques où leur aide est particulièrement nécessaire, comblant ainsi le vide laissé par les autorités. Il y a de nombreux problèmes logistiques, ce qui les oblige à faire preuve de créativité.

« Notre façon de travailler a profondément changé », explique-t’elle. « Il est difficile de traiter les cas à distance. Nous avons dû souscrire de nouveaux contrats de téléphonie mobile, car nombre de collègues n’avaient pas de téléphone portable ou d’accès correct à Internet. Dans certains cas, des femmes trans ont dû emprunter le téléphone d’un voisin pour nous appeler et nous dire ce qui leur arrivait. »

Un danger permanent

La pandémie de coronavirus a mis en évidence certains des problèmes de longue date auxquels les personnes LGBTI sont confrontées au Salvador, en particulier les femmes trans.

Si les jeunes hommes représentent la grande majorité des victimes d’homicide [8] au Salvador, où le taux d’homicides est l’un des plus élevés au monde, les femmes et les personnes LGBTI subissent des formes particulières de violence [9], notamment des crimes de haine fondés spécifiquement sur leur orientation sexuelle et leur identité de genre.

Les autorités ne ventilent pas les statistiques d’homicides pour évaluer le nombre de femmes et de personnes LGBTI tuées en raison de leur identité de genre et/ou de leur orientation sexuelle, mais Comcavis a recensé au moins 600 meurtres de personnes LGBTI au Salvador depuis 1992.

Les femmes trans, très stigmatisées du fait des normes sociales patriarcales, sont tout particulièrement ciblées par les violences et les manœuvres d’extorsion des gangs, et rencontrent davantage de difficultés pour accéder à la justice en raison de la discrimination.

L’espérance de vie d’une femme trans au Salvador n’est que de 33 ans, selon la Commission interaméricaine des droits de l’homme [10], soit moins de la moitié de l’espérance de vie de l’ensemble de la population, qui s’élève à 74 ans, selon l’Organisation mondiale de la santé [11].

« L’absence de données officielles sur les crimes de haine liés à l’identité de genre montre que, pendant longtemps, les autorités du Salvador n’ont pas prêté attention aux violences qui touchent les personnes LGBTI », a déclaré Erika Guevara-Rosas, directrice du programme Amériques d’Amnesty International. « Le président Bukele a eu l’occasion de changer les choses mais il a choisi de fermer les yeux. »

Selon Bianka, ce n’est pas la première occasion manquée par le président Bukele. Depuis son entrée en fonctions, le président a fermé [12] le Bureau pour la diversité sexuelle et le Secrétariat à l’inclusion sociale. Un nouveau bureau relevant du Ministère de la culture a ouvert, mais selon des militants locaux, il n’est pas aussi efficace. Une loi relative à l’identité de genre [13], qui contient des dispositions visant à éradiquer la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle, n’a pas encore été adoptée.

Erika Guevara-Rosas, qui a rencontré le président Bukele peu après son entrée en fonctions l’année dernière, affirme qu’il a encore la possibilité de changer les choses.

« La répression est l’outil le moins efficace qui soit pour lutter contre une pandémie. Le président Bukele doit commencer à ouvrir les yeux et les oreilles et à écouter réellement les revendications du peuple salvadorien - en particulier des personnes qui subissent des discriminations et des violences depuis des décennies et qui sont aujourd’hui particulièrement touchées par la pandémie. »

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